Le 9 septembre, en une seule réunion du Conseil des ministres, la Côte d’Ivoire a pris deux décisions qui, mises côte à côte, disent quelque chose d’assez rare : la création de PETROCI CI-26, qui permet à la compagnie pétrolière nationale de reprendre en direct l’exploitation du champ Espoir jusque-là opéré par le canadien CNR, et la signature d’un partenariat avec la start-up française Mistral AI pour auditer l’ensemble de l’écosystème numérique du pays. Un baril, un algorithme, et la même question en creux : qui décide, en dernier ressort, de ce qui se fait avec les ressources ivoiriennes.

C’est précisément cette question qu’un entretien diffusé sur France 24 pose à l’échelle du continent. Ali Laïdi — ancien enseignant à l’École de Guerre Économique, cofondateur de l’École de Pensée sur la Guerre économique, déjà croisé dans ces pages à propos de son Histoire mondiale de la guerre économique — y anime L’Entretien de l’intelligence économique, consacré ce jour-là au chemin que prennent plusieurs économies africaines vers davantage de souveraineté. L’émission date de novembre 2024, avant la plupart des épisodes ivoiriens évoqués plus haut, mais elle pose un cadre qui n’a rien perdu de sa pertinence : la souveraineté économique ne se décrète pas, elle se construit filière par filière, contrat par contrat.

Ramenée aux décisions ivoiriennes récentes, cette lecture éclaire plus qu’elle ne flatte. PETROCI passe, avec le champ Espoir, du statut de partenaire minoritaire à celui d’opérateur — mais ni les volumes concrètement repris ni le calendrier de montée en puissance n’ont pour l’instant été rendus publics, ce qui rend le geste plus symbolique que mesurable à ce stade, un point déjà relevé dans le suivi du PND 2026-2030 publié la semaine dernière. Le choix de confier l’audit du numérique national à une entreprise française, aussi compétente soit-elle, a d’ailleurs suscité une réserve publique — relayée par le site Digital Business Africa, qui s’interrogeait sur la préférence donnée à l’efficacité plutôt qu’à des acteurs panafricains — à laquelle le gouvernement n’a pour l’instant pas répondu directement. Le ministre ivoirien de la Transition numérique, Djibril Ouattara, avait de son côté défini la souveraineté non comme une autonomie totale mais comme la capacité à choisir, comprendre, contrôler et faire évoluer un outil, une mise en perspective utile face aux 1 300 milliards de francs CFA annoncés pour la stratégie nationale IA — un fil que REGARDS suit depuis l’article consacré à l’ambition souveraine de l’IA ivoirienne.

Le même mois, une troisième décision est passée plus inaperçue : la réforme de la Caisse des Dépôts et Consignations de Côte d’Ivoire, qui lui donne désormais la propriété définitive des dépôts frappés de prescription et de nouveaux moyens de pression sur les dépositaires récalcitrants. Pétrole, numérique, épargne : trois secteurs, une même tentative de reprendre la main sur des ressources que le pays génère sans toujours en contrôler l’usage. C’est exactement le terrain que balaie l’entretien d’Ali Laïdi, à l’échelle du continent plutôt que d’un seul pays.

Ce que REGARDS va suivre

Trois échéances méritent d’être suivies dans les mois qui viennent : la publication de volumes de production et d’un calendrier pour PETROCI CI-26, seule façon de mesurer la portée réelle du basculement annoncé ; la feuille de route issue de l’audit Mistral AI, à condition qu’elle intègre des indicateurs vérifiables de formation locale et de localisation des données ; et un premier bilan chiffré de la Caisse des Dépôts et Consignations sur les sommes effectivement récupérées par prescription.