Le 9 septembre, deux cents personnes doivent se réunir à Abidjan pour le sommet IMPACT IA. Quelques jours avant l’ouverture, le ministère de la Transition numérique a scellé, le 1er septembre, un partenariat avec Mistral AI pour auditer l’écosystème national d’intelligence artificielle — cartographier les données et les infrastructures disponibles, repérer les cas d’usage prioritaires dans l’administration, la santé, l’éducation et l’agriculture. Le calendrier est serré, presque symbolique : les premières conclusions de cet audit doivent être présentées au sommet lui-même, quelques jours après sa signature.
Ce partenariat n’est que le dernier chapitre d’un projet plus ancien. Le 2 mai, en marge du festival FEMUA à Abidjan, le ministre Djibril Ouattara avait annoncé un engagement d’un milliard de dollars sur trente ans pour bâtir une intelligence artificielle « souveraine » — un modèle entraîné en baoulé et en dioula, familier du droit ivoirien et du marché du cacao, pensé explicitement comme une alternative aux « modèles californiens ». Un centre de données est en construction à Grand-Bassam. L’argument de fond, répété depuis dans plusieurs enceintes dont l’Africa CEO Forum de Kigali, tient en un chiffre : l’Afrique ne représenterait qu’environ 1 % de la capacité de calcul mondiale dédiée à l’intelligence artificielle, sur un marché que plusieurs projections chiffrent à plus de 2 000 milliards de dollars d’ici 2030.
Un choix de partenaire, pas une autonomie
Le mot souveraineté mérite d’être pris au sérieux, mais il désigne ici moins une capacité autonome qu’un choix de partenaires. Mistral AI est présenté par une partie de la presse régionale comme le « fleuron européen » de l’intelligence artificielle — une façon de dire que la Côte d’Ivoire s’associe à un acteur français plutôt qu’américain ou chinois pour construire ses propres usages. C’est une décision de politique industrielle qui a du sens dans un secteur où trois ou quatre entreprises, toutes situées aux États-Unis ou en Chine, concentrent l’essentiel des modèles de fondation et de la puissance de calcul. Choisir un partenaire européen, c’est diversifier sa dépendance plutôt que la supprimer.
Cette même stratégie numérique s’appuie pourtant, pour la connectivité, sur un acteur américain. Depuis juillet, Starlink — filiale de SpaceX — est autorisée à déployer ses services satellitaires sur l’ensemble du territoire ivoirien, dans le cadre d’un programme de connectivité rurale qui vise à faire passer la couverture internet de 95 à 98 %. L’autorisation, provisoire pour douze mois avant l’octroi d’une licence définitive, prévoit un ajustement du tarif selon les revenus générés et un encadrement pour préserver l’équilibre avec les opérateurs historiques. Le choix est défendable sur le plan technique — peu d’alternatives existent pour couvrir rapidement des zones reculées — mais il illustre la même réalité que le partenariat Mistral : la souveraineté numérique ivoirienne se construit, pour l’instant, comme une addition de dépendances choisies plutôt que comme une infrastructure entièrement nationale.
Le milliard reste à documenter
Reste une zone d’ombre, à documenter plutôt qu’à trancher : l’annonce du milliard de dollars ne précise ni la répartition entre infrastructure, recherche et formation, ni l’origine des financements — budget de l’État, investisseurs privés, partenaires internationaux. Étalé sur trente ans, l’engagement représente en moyenne un peu plus de 33 millions de dollars par an, un ordre de grandeur très inférieur à l’investissement annuel d’un seul grand laboratoire américain ou chinois. Cela ne rend pas le projet vain — un centre de données national et une formation numérique généralisée dans les écoles primaires ont une utilité propre, indépendamment de toute ambition de rivaliser avec les géants du secteur — mais cela invite à distinguer l’affichage politique, cohérent et répété dans plusieurs forums internationaux, de la structure de financement réelle, qui reste à préciser.
Le ministère n’a pas caché cette dimension progressive : le partenariat avec Mistral s’inscrit dans une feuille de route numérique 2026-2028 qui compte quarante projets, elle-même rattachée au plan national de développement 2026-2030. L’intelligence artificielle n’est donc pas un projet isolé mais une brique parmi d’autres d’une stratégie numérique plus large, ce qui explique en partie pourquoi aucun chiffrage détaillé n’a encore été rendu public — les arbitrages budgétaires précis se font sans doute projet par projet, au fil de la mise en œuvre.
Ce que REGARDS va suivre
Les conclusions de l’audit Mistral présentées au sommet IMPACT IA des 9-11 septembre, pour voir si elles débouchent sur des cas d’usage concrets ou restent au stade de la cartographie ; l’avancement réel du centre de données de Grand-Bassam et la date de sa mise en service ; toute précision publique sur la répartition du milliard de dollars annoncé en mai entre infrastructure, recherche et formation ; et la manière dont la licence définitive de Starlink, à l’issue de la période probatoire de douze mois, articule concrètement ouverture à la connectivité satellitaire et protection des opérateurs historiques ivoiriens.


