Au large de Jacqueville, le champ pétrolier Espoir n’a pas changé de position sur la carte offshore ivoirienne — mais depuis le 9 septembre, c’est une filiale à 100 % de PETROCI, PETROCI CI-26, qui en détient l’exploitation. Mis en production en 2002 par un consortium mené par le canadien CNR (Canadian Natural Resources) aux côtés de Tullow et de PETROCI, le champ change de mains après plus de deux décennies d’opération étrangère, l’autorisation de CNR étant arrivée à expiration. Cette bascule, actée en Conseil des ministres, ouvre cette troisième livraison du suivi quinzaine que REGARDS consacre au Plan National de Développement 2026-2030, ce chantier à 175 milliards d’euros censé faire de la Côte d’Ivoire une puissance industrielle d’ici 2030.

Le fait est vérifiable et déjà en partie exécuté : la nouvelle filiale, capital entièrement détenu par PETROCI Holding, remplace un montage où la société ivoirienne intervenait surtout comme partenaire minoritaire aux côtés des majors internationales, sans jamais opérer directement un champ en production. Ce que le communiqué officiel ne précise pas — volumes repris, calendrier de montée en puissance, part de compétences techniques étrangères encore nécessaire sous contrat de service — reste à documenter. La couverture disponible reste elle-même institutionnelle, sans réaction indépendante ni chiffre de production : impossible pour l’instant de juger si la recette pour l’État suit ce changement de statut, ou si celui-ci n’est qu’un changement d’enseigne.

Le pétrole se reprend, l’intelligence artificielle se sous-traite

À l’autre bout du spectre sectoriel, le numérique raconte une histoire inverse. Le 1er septembre, le ministère de la Transition numérique a rendu publique la signature, à la mi-août, d’un accord confiant à Mistral AI — le champion français de l’IA générative, épaulé par le cabinet local Artefact Côte d’Ivoire — la conduite d’un audit complet de l’écosystème numérique national, avec à la clé une feuille de route et des projets pilotes dans l’administration, la santé, l’éducation et l’agriculture. L’enveloppe annoncée pour la stratégie nationale d’IA atteint 1 300 milliards de francs CFA. Les premières conclusions ont été présentées à Abidjan du 9 au 11 septembre, lors du sommet Impact IA 2026, autour d’une question que le PND pose déjà depuis son lancement : qui, au juste, construit la souveraineté annoncée.

Cette fois, la question a trouvé une voix pour la poser explicitement. Le site Digital Business Africa a publié un billet demandant, dès son titre, si le gouvernement ivoirien « préfère l’efficacité à la souveraineté » en confiant cet audit à une entreprise européenne plutôt qu’à des sociétés panafricaines. Le ministre du Numérique, Djibril Ouattara, avait anticipé une partie de cette critique : « la souveraineté ne signifie pas faire seul, elle signifie être en mesure de choisir, de comprendre, de contrôler et de faire évoluer les briques technologiques dont on dépend », a-t-il expliqué, présentant Mistral comme un raccourci vers des méthodes éprouvées plutôt qu’un renoncement. Aucune réponse gouvernementale ne s’adresse en revanche à la question précise de Digital Business Africa sur l’absence d’appel à des acteurs panafricains — elle reste ouverte.

Le Premier ministre Robert Beugré Mambé, en clôture du sommet, a repris cette tension à son compte : « notre ambition est que la Côte d’Ivoire développe la capacité de comprendre l’intelligence artificielle, de la maîtriser, de l’adapter et de l’utiliser au service de ses propres priorités », a-t-il déclaré, réclamant un portefeuille de cas d’usage et une feuille de route budgétée plutôt que de nouvelles déclarations d’intention. Le geste le plus concret de la cérémonie tenait pourtant en une ligne de compte rendu : la remise d’ordinateurs à douze boursiers d’excellence en intelligence artificielle. Douze étudiants équipés face à 1 300 milliards de francs CFA annoncés — l’écart mesure assez bien la distance entre l’ambition affichée et sa traduction en moyens humains.

Ce qui manque n’est pas la volonté, c’est la preuve

Le point commun entre ces deux dossiers n’est pas la direction qu’ils prennent — l’un reprend la main, l’autre délègue — mais l’absence, dans les deux cas, d’un indicateur public pour vérifier dans un an si le pari a payé. Une proposition simple, dans la continuité de celle déjà formulée dans cette série au sujet du comité de pilotage du PND : que la feuille de route issue de l’audit Mistral précise noir sur blanc le nombre d’ingénieurs et de data scientists ivoiriens effectivement formés, la localisation réelle des infrastructures de données, et les conditions de propriété des modèles développés — les trois critères mêmes cités par le ministre pour définir la souveraineté. Sans ces chiffres publics, l’expression restera une formule répétée d’un sommet à l’autre. Le même raisonnement vaut pour PETROCI CI-26 : un premier bilan de production dans l’année, même partiel, dirait plus sur la portée réelle de cette reprise qu’un communiqué de Conseil des ministres.

Ce que REGARDS va suivre

La publication de la feuille de route issue de l’audit Mistral et les indicateurs de compétences qu’elle retiendra ; les premiers chiffres de production ou de recettes de PETROCI CI-26 ; et une éventuelle réponse à la question posée par Digital Business Africa sur le choix d’un partenaire européen plutôt que panafricain.