Un chantier d’orpaillage clandestin ne ressemble pas à un champ de bataille. Il n’y a ni uniforme ni front visible — seulement des trous creusés à la main dans la forêt, des motopompes qui tournent la nuit, et des hommes qui repartent avec quelques grammes d’or dans une poche. Et pourtant, une note d’évaluation stratégique du gouvernement ivoirien, datée de juillet 2026, avance un chiffre qui change la focale : environ 710 tonnes d’or auraient été extraites illégalement en Côte d’Ivoire entre 2021 et la mi-2026, pour une valeur estimée à 4 600 milliards de francs CFA. Un an plus tôt, en novembre 2025, un responsable régional des Mines avançait de son côté un manque à gagner annuel de 744 milliards pour environ 142 tonnes — un ordre de grandeur proche, même si les deux estimations reposent sur des méthodes et des périodes différentes. Ce que ces chiffres racontent, ce n’est pas un désordre local. C’est une guerre économique, au sens le plus littéral du terme.

Compétition, contestation, affrontement : où placer l’orpaillage clandestin ?

Un conflit économique se lit généralement à travers trois degrés d’intensité croissante : la compétition, où des acteurs se disputent une ressource dans un cadre encore régulé ; la contestation, où une partie conteste ouvertement l’autorité qui prétend fixer les règles ; et l’affrontement, où le rapport de force devient direct, parfois violent. L’orpaillage clandestin ivoirien a longtemps pu passer pour de la simple compétition économique — des creuseurs pauvres cherchant à survivre là où l’État n’offre pas d’alternative. Les chiffres de 2026 racontent autre chose. Avec 1 600 sites recensés, des filières financières structurées et des complicités documentées jusque dans l’administration locale, ce phénomène a basculé dans la contestation : une remise en cause de fait de la capacité de l’État à disposer de sa propre ressource stratégique, sur son propre territoire.

Reste le palier de l’affrontement, le plus grave, celui d’un lien entre ces circuits et des groupes armés actifs le long de la frontière avec le Burkina Faso et le Mali. Une cartographie régionale de 2025 avance que le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) tirerait des ressources de l’orpaillage artisanal dans certaines portions de cette zone frontalière. International Crisis Group, dans un rapport consacré spécifiquement au risque jihadiste dans le nord ivoirien, examine la même hypothèse et la circonscrit précisément : les autorités craignent qu’un groupe armé ne préfinance des réseaux d’orpailleurs et de contrebandiers pour en taxer ensuite les revenus futurs, mais l’organisation constate qu’« une étude récente n’a trouvé aucune preuve concrète de telles pratiques » spécifiquement en Côte d’Ivoire. Le même rapport identifie en revanche un mécanisme distinct et documenté : la présence de sites d’orpaillage crée une demande d’armes chez des creuseurs cherchant à se protéger de prédateurs criminels, alimentant une économie de l’arme légère qui n’équivaut pas à un financement direct de groupes jihadistes. L’orpaillage clandestin ivoirien se situe donc aujourd’hui fermement dans la contestation, avec un risque de bascule vers l’affrontement que les faits disponibles ne permettent pas encore d’établir — un point que REGARDS suivra à mesure que des données plus solides, propres à la Côte d’Ivoire, deviendront disponibles, plutôt que de conclure par extrapolation depuis la situation malienne. C’est l’intérêt de cette lecture en paliers : elle interdit de traiter l’orpaillage clandestin comme un simple fait divers économique, tout en empêchant de le transformer prématurément en menace sécuritaire non démontrée.

Une chaîne qui remonte jusqu’à Dubaï

Suivre l’argent donne une idée plus juste de qui gagne réellement à ce jeu. Tout en haut de la chaîne, les financiers et les propriétaires de machines empochent l’essentiel des marges ; les creuseurs, eux, s’épuisent au fond des trous sans jamais vraiment s’enrichir. Des chercheurs de terrain ont documenté des complicités à plusieurs échelons : des responsables coutumiers ou des élus locaux qui autorisent l’installation de chantiers sur des terres dont ils contrôlent l’accès — le gouvernement lui-même admet qu’un orpailleur « ne pouvait s’installer dans un village sans passer par les détenteurs locaux des droits sur la terre » — et des agents des forces de l’ordre qui, selon certaines enquêtes, réclament jusqu’à un million de francs CFA par machine avant de fermer les yeux. Le PDCI-RDA, dans l’opposition, a publiquement accusé « certains responsables coutumiers, élus et cadres » de faciliter l’activité. Sur les 4 474 personnes arrêtées depuis 2021, 65 % seraient de nationalité étrangère — signe d’une main-d’œuvre largement transfrontalière, attirée par des marges qui, dès 2014, faisaient déjà tourner les têtes : un financier achetant l’or aux creuseurs à 12 000 ou 13 000 francs CFA le gramme, pour le revendre à Abidjan près de 19 000. L’or sorti clandestinement de la région de Bouna, par exemple, prend ensuite la route du Burkina Faso avant de rejoindre des marchés régionaux qui convergent, au bout du compte, vers des places comme Dubaï.

Le rapport de force que la répression seule ne renverse pas

Face à cette chaîne de valeur bien huilée, l’État ivoirien n’est pourtant pas resté inactif. Depuis cinq ans, le Groupement de sécurité contre l’orpaillage illégal (GS-LOI) mène une offensive répressive dont le bilan officiel impressionne sur le papier : plus de 8 500 sites démantelés, 4 474 personnes poursuivies, près d’un milliard de francs CFA de biens saisis. Mais dans un rapport de force, ce qui compte n’est pas seulement l’ampleur des coups portés — c’est de savoir si l’adversaire garde ou non l’initiative. Ici, la réponse est nette : à peine 136 kilogrammes d’or ont été effectivement saisis, soit un taux d’interception de 0,13 % de la production clandestine estimée, et le nombre de sites a plus que doublé entre 2023 et 2026, passant de 801 à plus de 1 600. La répression frappe la surface visible du phénomène — les sites, les machines, les creuseurs — pendant que les circuits financiers et commerciaux qui en tirent l’essentiel de la valeur restent, eux, largement hors d’atteinte. C’est un cas d’école de rapport de force économique : on ne le renverse pas en ne s’attaquant qu’à son maillon le plus faible.

Ce que REGARDS va suivre

Le gouvernement semble avoir pris acte des limites de la seule approche sécuritaire. Le 27 février 2026 à Daoukro, plusieurs ministères — Environnement et Transition écologique, Mines, Eaux et Forêts, Agriculture — ont lancé, avec l’appui financier de la CEDEAO et le concours de l’Abidjan Legacy Program, un projet de cartographie et de réhabilitation des terres dégradées par l’orpaillage clandestin, structuré autour de la restauration forestière, de l’agriculture et du développement de chaînes de valeur locales pour les jeunes et les femmes des zones concernées. C’est un premier pas vers une réponse qui dépasse la seule destruction de sites, même si aucune échéance précise n’a encore été communiquée. Le sujet est aussi devenu un objet de débat politique à part entière : l’opposant Charles Blé Goudé a proposé la création d’un ministère dédié à la lutte contre l’orpaillage clandestin, tandis que le PPA-CI parle ouvertement de crise nationale. REGARDS suivra la mise en œuvre concrète du projet lancé à Daoukro, l’évolution du taux d’interception du GS-LOI, et l’éventuelle publication de données plus robustes sur les liens entre orpaillage clandestin et groupes armés dans le nord du pays.