Au sud d’Agboville, entre les cacaoyères et les hévéas, des géologues ont sondé en 2025 une veine de pegmatite dont les teneurs en lithium atteignaient 1,25 %. Rien d’exceptionnel en apparence : un permis de recherche parmi une dizaine attribués ces trois dernières années, entre M’Batto, Toumodi, Biankouma, Sakassou ou Tiébissou. Sauf que ce gisement précis se retrouve, depuis le mois de mai, au cœur d’une opération financière qui s’est jouée à des milliers de kilomètres de la Côte d’Ivoire, sans qu’Abidjan n’y prenne la moindre part.
Le permis d’Agboville-Rubino appartient à Khaleesi Resources SARL, filiale locale d’Atlantic Lithium, une société minière cotée à Londres et à Sydney dont l’actif principal reste le gisement d’Ewoyaa, au Ghana voisin. En mai 2026, le géant chinois de la métallurgie des batteries Huayou Cobalt a annoncé le rachat intégral d’Atlantic Lithium pour 210 millions de dollars en numéraire, rapporte Sika Finance. Le principal actionnaire du groupe, le sud-africain Assore International Holdings, a soutenu l’offre. La transaction porte sur l’ensemble des actifs d’Atlantic Lithium, Ghana compris, et donc, mécaniquement, sur le lithium ivoirien. Aucune réaction officielle du gouvernement ivoirien à cette opération précise n’a pu être retrouvée à ce jour — un silence qui, en creux, mesure combien un changement de propriétaire aussi structurant peut se dérouler sans le moindre écho institutionnel.
Une feuille de route à 63 milliards de dollars
Le 10 juillet 2026, réuni en forum interministériel à Abidjan consacré aux minéraux critiques, le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie Mamadou Sangafowa-Coulibaly a présenté la Politique intégrée des ressources minières et énergétiques, une feuille de route 2026-2040 qui chiffre à environ 63 milliards de dollars l’investissement nécessaire pour bâtir une industrie extractive performante, selon Financial Afrik. Devant un parterre de ministres africains, il a plaidé pour que le continent passe « de l’exportation brute à la transformation locale » de ses ressources, lithium, nickel, cobalt, manganèse et terres rares en tête, portées par la demande mondiale de batteries et de technologies bas-carbone. Une révision du code minier et du code pétrolier, destinée à imposer davantage de contenu local aux opérateurs, a été annoncée dans la foulée. L’or reste le pilier historique du secteur. Sa production, encore à 55 tonnes en 2024, doit selon les autorités atteindre 600 tonnes à terme. Mais c’est bien la ruée mondiale sur les métaux de la transition énergétique qui a poussé Abidjan à multiplier les permis de recherche pour le lithium depuis 2023, de Khaleesi Resources près d’Agboville et d’Adzopé à Global Energy & Minerals du côté de Sakassou et de Bouaké.
Le maillon qui échappe à l’État
Le mécanisme est classique dans l’industrie minière, et c’est précisément ce qui en fait un point de vulnérabilité. L’État accorde un permis de recherche à une petite société d’exploration, souvent cotée sur une bourse étrangère et faiblement capitalisée, qui vit de levées de fonds successives pour financer ses forages. Si la découverte se confirme, comme à Agboville, cette société devient elle-même une cible : un acteur industriel plus puissant rachète la coquille cotée plutôt que de négocier un nouveau permis avec l’État hôte. Le contrôle du gisement change alors de mains lors d’une opération boursière, sans que le pays où se trouve le minerai n’ait de droit de regard ni, le plus souvent, d’information préalable. C’est ce qui vient de se produire avec Huayou Cobalt, déjà présent dans le nickel indonésien et le cobalt congolais, qui ajoute un actif ivoirien à son portefeuille sans avoir eu à discuter une seule fois avec Abidjan. Pour la Côte d’Ivoire, la difficulté n’est donc pas tant d’attirer les capitaux, les permis se sont multipliés sans peine depuis trois ans, que de garder prise sur ce que ces capitaux deviennent une fois le permis attribué.
Zimbabwe interdit, la Côte d’Ivoire légifère
D’autres pays producteurs ont choisi une réponse plus frontale. Le 25 février 2026, le Zimbabwe a purement et simplement interdit l’exportation de ses minerais bruts non transformés, lithium, platinoïdes, cuivre et nickel compris, sauf pour les opérateurs déjà engagés dans la construction d’unités de raffinage locales, rapporte la presse zimbabwéenne relayée par l’agence panafricaine AllAfrica. Le gouvernement zimbabwéen justifie la mesure au nom de l’intérêt national. Elle s’applique pourtant à un secteur minier déjà largement dominé par des capitaux chinois, preuve que l’interdiction d’exporter la matière brute ne suffit pas, à elle seule, à garantir qui capte la valeur ajoutée en aval. La Côte d’Ivoire a fait un choix inverse : plutôt qu’un embargo, une révision graduelle du cadre légal pour imposer, permis par permis, des obligations de transformation et d’emploi local. Le pari est plus mesuré, sans doute plus praticable pour une industrie minière encore jeune. Il est aussi plus lent, et le rachat d’Atlantic Lithium par Huayou Cobalt s’est conclu alors que cette révision du code minier était encore en chantier.
Un théâtre encore secondaire d’une rivalité mondiale
Cette bataille discrète pour le lithium ivoirien s’inscrit dans un rapport de force bien plus large. Une note de l’Agence Ecofin publiée début septembre décrit un « duel à distance » entre la Chine et les États-Unis pour le contrôle des minerais critiques africains : Pékin mise sur ses entreprises publiques et son maillage financier et diplomatique de longue date, quand Washington s’appuie sur ses agences de financement du développement et sur de nouveaux partenaires du Golfe. La République démocratique du Congo, la Zambie ou le Mali concentrent pour l’instant l’essentiel de cette attention ; la Côte d’Ivoire n’y figure pas encore. Mais avec 63 milliards de dollars de besoins d’investissement annoncés et un premier gisement de lithium déjà passé sous pavillon chinois, elle pourrait ne pas rester longtemps à la marge de ce théâtre.
Ce que REGARDS va suivre
Le rythme auquel le code minier révisé imposera réellement des obligations de transformation locale aux nouveaux titulaires de permis, plutôt que de rester à l’état de feuille de route. Le devenir concret du permis d’Agboville-Rubino sous pavillon Huayou Cobalt, entre mise en exploitation, cession ultérieure ou gisement laissé dormant en attendant une remontée des cours mondiaux du lithium. Et la question, plus large, de savoir si Abidjan entend un jour se doter d’un droit de regard sur les changements de contrôle actionnarial des sociétés titulaires de permis miniers ivoiriens, comme certains pays producteurs commencent à l’envisager.


