Le 26 janvier 2022, une page Facebook baptisée « Parti des Peuples Africains de Côte d’Ivoire » annonçait une rencontre entre l’ancien président Laurent Gbagbo et Vladimir Poutine, à Moscou. La rencontre n’a jamais eu lieu. Quelques semaines plus tard, d’autres comptes affirmaient que des affiches de recrutement pour l’armée ukrainienne avaient été placardées à Abidjan — une rumeur tout aussi fabriquée. Ces deux épisodes, restés relativement isolés à l’époque, prennent un tout autre relief depuis qu’une fuite de documents comptables russes a permis de reconstituer, en 2026, l’ampleur du dispositif dont ils faisaient partie.

Un système documenté, payé à l’article

Le consortium Forbidden Stories a mis la main sur 78 pages de tableaux comptables russes, intitulés sobrement « rapports sur le placement des documents d’information ». Ils détaillent une mécanique simple dans son principe : des intermédiaires fournissent à des médias d’Afrique de l’Ouest et centrale du contenu prêt à diffuser, rémunéré entre 250 et 700 dollars l’article selon les circuits documentés, parfois entre 100 et 500 euros selon des filières plus informelles. Sur la seule période juin-octobre 2024, environ 650 articles ont ainsi été identifiés dans 35 médias — AfriqueMedia.tv au Cameroun pour plus de 31 000 dollars, Bamada.net au Mali, PressAfrik, Dakaractu ou Senego au Sénégal. Le chercheur Maxime Audinet, de l’Inalco, parle d’un système de « blanchiment de propagande » : les articles commandés se fondent dans le flux ordinaire de l’actualité, sans mention de leur origine.

Le volet télévisuel du dispositif a également été documenté : dès 2022, AfriqueMedia.tv avait noué un partenariat avec la chaîne russe RT, avant que son dirigeant, Justin Tagouh, ne soit sanctionné par la France et l’Union européenne en mai 2025. L’enquête, reprise en juillet 2026 sous le nom de « Projet Afrika » par les Observateurs de France 24, confirme que ce financement n’a pas cessé avec la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023 — il s’est simplement réorganisé.

La Côte d’Ivoire, un terrain particulièrement actif

Le pays n’est pas un cas marginal dans ce dispositif. Selon le rapport « The Disinformation Landscape in West Africa and Beyond » de l’Atlantic Council, la Côte d’Ivoire abrite le troisième plus grand groupe d’administrateurs de campagnes pro-russes en ligne de la région, avec environ 9,6 % du réseau recensé, derrière le Mali et la France. Code for Africa avait déjà cartographié, entre novembre 2021 et juin 2022, plus de 225 comptes Facebook actifs sur le Sahel et ses abords, dont une partie relayait vers la Côte d’Ivoire des messages appelant à l’accueil de mercenaires russes sur le modèle burkinabè.

France 24 a documenté en mars 2026 un réseau baptisé « la Compagnie », spécialisé dans la diffusion de contenus anti-ukrainiens en Côte d’Ivoire — reprenant les mêmes techniques de « copypasta » (textes identiques recopiés d’un compte à l’autre) que celles employées pour la fausse rumeur Gbagbo-Poutine. L’objectif n’est pas de convaincre un lecteur isolé, mais de saturer l’espace informationnel ivoirien d’un même récit répété par des dizaines de comptes différents, jusqu’à lui donner une apparence de consensus spontané.

Ce que répond la partie russe

Sollicitée par Forbidden Stories dans le cadre de son enquête, la structure African Initiative — présentée par les documents comme un des relais de ce dispositif — a d’abord proposé un entretien avec son rédacteur en chef avant de cesser de répondre aux messages du consortium. Mikhaïl Pozdniakov, qui dirige cette structure après avoir quitté RT, la décrit de son côté comme « un projet remarquable mené par des spécialistes exceptionnels », sans revenir sur les accusations de financement occulte. Le journaliste malien Robert Dissa, cité nommément dans les documents pour un voyage en Ukraine, affirme quant à lui que ce déplacement relevait de sa « propre initiative » et que seuls ses frais de voyage avaient été remboursés. Aucun démenti formel n’est venu, en revanche, du Kremlin lui-même sur le contenu précis de la fuite.

Sur le fond, la diplomatie russe ne conteste pas frontalement ces enquêtes mais les renvoie à ce qu’elle présente comme la désinformation occidentale elle-même. Le 7 juillet 2026, à Addis-Abeba, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a affirmé lors d’une conférence de presse conjointe avec la Commission de l’Union africaine que la Russie soutenait « les efforts de nombreux amis africains pour atteindre la souveraineté nationale » sur les plans financier, technologique et énergétique, et dénoncé « l’éradication tardive des pratiques néocoloniales » qui priveraient selon lui les pays africains riches en ressources naturelles de l’essentiel de leur valeur ajoutée. Sans nommer les enquêtes en question, il a également renvoyé aux dossiers Litvinenko, Skripal, Navalny ou Boutcha pour suggérer que l’Occident n’est pas en position de donner des leçons de transparence. Cette réponse ne porte pas sur les faits documentés — les tableaux comptables, les montants, les comptes Facebook identifiés — mais déplace le débat sur un terrain différent : celui de la souveraineté africaine face à un Occident présenté comme l’acteur structurellement dominant à contester.

Une vulnérabilité déjà identifiée par les institutions ivoiriennes

Ce constat rejoint celui d’un rapport plus institutionnel, présenté le 13 mai 2026 à Abidjan par l’Observatoire ivoirien des droits de l’homme en partenariat avec International IDEA, avec le soutien financier d’Affaires mondiales Canada. Intitulé « Analyse de la manipulation de l’information et de l’ingérence menée depuis l’étranger en Côte d’Ivoire », il pointe des facteurs de vulnérabilité précis : défiance envers les institutions électorales, polarisation politique, fragilité du paysage médiatique et faible niveau d’éducation aux médias — autant de terreaux sur lesquels un récit fabriqué à moindre coût peut prospérer sans que sa source soit jamais identifiée par le lecteur ordinaire.

Ce que cette accumulation de rapports — Forbidden Stories, Atlantic Council, OIDH-International IDEA — donne à voir n’est pas un événement isolé mais une infrastructure durable, qui ne cible pas la Côte d’Ivoire par accident : le pays y figure précisément parce qu’il pèse dans la région, et que peser dans la région rend une opinion publique digne d’être travaillée.

La réponse ivoirienne : des outils réels, une limite structurelle

Face à ce constat, la Côte d’Ivoire n’est pas restée les bras croisés. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI-CI) a mené des exercices de type Flintlock pour entraîner ses équipes à remonter jusqu’aux auteurs de fausses publications, et met régulièrement en garde le public contre les générateurs automatisés de faux contenus. Le Réseau des professionnels de la presse en ligne de Côte d’Ivoire a lancé Ivoirecheck, une plateforme de vérification des faits membre de l’Alliance africaine de fact-checking, pendant que le ministère de la Communication formait 240 journalistes aux techniques de vérification dans plusieurs villes du pays, en appui à la campagne nationale de sensibilisation « En ligne, tous responsables ». Sur le terrain associatif, l’ONG Communication et Citoyenneté travaille à sensibiliser le public aux risques informationnels en amont plutôt qu’à réagir après coup.

Mais ces outils se heurtent à une limite que le gouvernement lui-même reconnaît : lorsque les auteurs de fausses informations opèrent depuis l’étranger — précisément le cas des dispositifs documentés par Forbidden Stories et l’Atlantic Council — les procédures judiciaires engagées butent sur l’absence de coopération avec les juridictions concernées. Un cas révélateur, distinct des réseaux pro-russes mais tout aussi instructif : des acteurs malveillants ont, par le passé, imité les logos et l’identité visuelle de grandes chaînes internationales, dont plusieurs françaises, pour donner une apparence de légitimité à de fausses informations sur le pays. Détecter la manipulation est une chose ; en identifier l’auteur et le poursuivre en est une autre, largement hors de portée d’un seul État agissant seul.

Ce que REGARDS va suivre

La question n’est plus de savoir si de telles opérations existent — les documents sont publics et les faits recoupés par plusieurs enquêtes indépendantes. Elle est de savoir si la Côte d’Ivoire peut transformer des outils de détection encore récents — Ivoirecheck, les exercices Flintlock de l’ANSSI, la formation des rédactions — en une capacité de réponse plus rapide que le rythme de diffusion des campagnes elles-mêmes, et si la coopération judiciaire internationale peut un jour suivre. REGARDS ouvre avec cet article une rubrique Influence dédiée au suivi de ces dispositifs — ivoiriens comme étrangers, positifs comme hostiles — et reviendra notamment sur les résultats concrets de ces initiatives à mesure qu’ils deviendront vérifiables.