Les 2 et 3 novembre 2026, environ 95 entreprises qatariennes doivent débarquer à Abidjan pour la 5e édition du Business Forum Qatar-Afrique, aux côtés de plus de 300 acteurs économiques africains. Cinq mois plus tôt, un forum d’investissement Dubaï-Abidjan posait déjà ses jalons. Un mois avant encore, à Washington, le Fonds saoudien pour le développement confirmait 100 millions de dollars de projets en cours en Côte d’Ivoire. Pris isolément, chacun de ces rendez-vous ressemble à la routine diplomatique habituelle entre un pays en quête de financements et des capitales soucieuses de diversifier leurs placements. Mis bout à bout sur une seule année, ils dessinent quelque chose de plus net : le Golfe s’installe dans l’agenda économique ivoirien, à un rythme qu’on ne lui connaissait pas jusqu’ici.
REGARDS suit depuis plusieurs mois l’empreinte chinoise sur les infrastructures ivoiriennes — ponts, barrages, ports secs financés à crédit et confiés à des entreprises chinoises, avec les retards d’exécution que cela suppose parfois. La relation avec le Golfe ne ressemble pas à celle-là, et c’est bien ce qui la rend plus difficile à lire : moins de grands chantiers visibles, davantage de capitaux privés, de fonds souverains et de forums économiques dont l’effet réel se mesure mal depuis l’extérieur. La question posée ici n’est donc pas celle de l’exécution — trop tôt pour ça — mais celle du volume : que produisent, concrètement, ces trois relations distinctes que la Côte d’Ivoire entretient avec les Émirats, l’Arabie saoudite et le Qatar ?
Le cacao, le terrain d’entrée le plus concret jusqu’ici
C’est par la matière première, pas par le béton, que les Émirats sont entrés le plus solidement en Côte d’Ivoire. Le projet le plus important reste, à ce jour, celui annoncé en 2020 par le milliardaire Hussain Sajwani, fondateur du groupe immobilier Damac Properties : un investissement d’un milliard de dollars comportant un volet de transformation locale du cacao. Depuis, la relation s’est étoffée sans changer d’échelle : Emirates Airlines assure le transport de jusqu’à 50 000 tonnes de cacao par an vers Dubaï, et le Conseil du café-cacao ivoirien a jugé la place suffisamment stratégique pour y ouvrir, dès janvier 2023, un bureau commercial dédié.
Cette entrée par le cacao rejoint directement la question de captation de valeur que REGARDS a déjà documentée sur cette filière : la Côte d’Ivoire produit, mais une bonne partie de la transformation et donc de la marge se fait ailleurs. Le volet « transformation locale » du projet Sajwani suggère, sur le papier, une logique différente — construire de la capacité de traitement sur place plutôt que d’exporter la fève brute. Reste que les deux mouvements coexistent : d’un côté un investissement présenté comme favorable à la transformation ivoirienne, de l’autre un pont aérien qui continue d’acheminer des dizaines de milliers de tonnes de cacao brut vers Dubaï chaque année. Les Émirats ne financent pas ici des infrastructures publiques comme le fait la Chine ; ils sécurisent un accès à une matière première stratégique pour leur propre industrie chocolatière, en plein essor, tout en se donnant une image de partenaire industrialisant.
L’Arabie saoudite, un partenaire plus institutionnel
Avec Riyad, la relation prend une forme différente, plus proche de la diplomatie du développement que de l’investissement privé. Le 14 avril 2026, en marge des réunions de printemps de la Banque mondiale à Washington, le ministre ivoirien du Plan Souleymane Diarrassouba et le Fonds saoudien pour le développement (FSD) ont confirmé 100 millions de dollars de projets en cours, répartis entre agriculture, énergies renouvelables, logement et infrastructures. Le choix des mots officiels ne laisse pas de doute sur l’intention : ces projets sont explicitement rattachés au financement du Plan National de Développement 2026-2030, déjà suivi par REGARDS, avec la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA) associée au même effort.
Ce chiffre prend un relief particulier une fois replacé dans son contexte régional. À l’échelle du continent, Riyad a annoncé une enveloppe globale de 41 milliards de dollars pour l’Afrique subsaharienne sur dix ans — sans qu’aucun document public ne précise la part qui reviendrait spécifiquement à la Côte d’Ivoire. Les 100 millions confirmés à Washington ne sont donc, au mieux, qu’une fraction d’un effort saoudien bien plus large sur le continent, dont l’ampleur exacte pour Abidjan reste à préciser au fil des prochains décaissements.
Le Qatar, dernier arrivé, mise d’abord sur le cadre juridique
La relation qatarienne est la plus jeune des trois, et pour l’instant la plus prudente dans sa méthode. Plutôt que d’annoncer un chiffre, Doha a d’abord construit un cadre : un protocole économique bilatéral remonte à 2021, un accord de non double imposition a été ratifié en juin 2026, et la Côte d’Ivoire a de son côté proposé un accord de protection réciproque des investissements — la brique juridique classique qui, en général, précède plutôt qu’elle ne suit les décisions d’investir. Le forum de novembre 2026, avec ses 95 entreprises qatariennes attendues sur l’agro-industrie, les infrastructures, la logistique et les technologies, sera le premier test grandeur nature de ce que cette architecture juridique produit réellement : des contrats signés, ou une simple prise de contact renouvelée d’année en année sans grand effet mesurable.
Beaucoup d’annonces, un volume d’argent encore modeste
Mis bout à bout, les montants confirmés — le milliard de dollars émirati de 2020, les 100 millions saoudiens de 2026 — restent loin de l’ampleur du plan national qu’ils sont censés accompagner, chiffré à 175 milliards d’euros sur cinq ans. Ce n’est pas nécessairement le signe d’un désintérêt : c’est plutôt la marque d’une méthode différente de celle observée côté chinois. Pékin avance à travers des institutions financières publiques — banques d’import-export, fonds de développement d’État — capables de mobiliser rapidement des montants importants pour des chantiers identifiés à l’avance. Le Golfe, lui, mêle fonds souverains, groupes familiaux privés et diplomatie économique plus classique, un ensemble d’acteurs aux logiques et aux calendriers moins synchronisés, où chaque décision d’investir passe par des canaux plus dispersés.
Le résultat, pour l’instant, c’est une multiplication de forums et d’accords-cadres qui transforme surtout le climat diplomatique entre Abidjan et les trois capitales du Golfe, sans qu’on puisse encore parler d’un volume de capitaux comparable à celui déployé par la Chine sur les infrastructures. Ce n’est pas un jugement sur la solidité de la relation, seulement un constat sur son stade actuel : elle se construit aujourd’hui davantage par la confiance et le cadre que par le chantier.
Ce que REGARDS va suivre
Trois points à surveiller dans les mois qui viennent. D’abord, le déploiement effectif des 100 millions de dollars saoudiens sur le terrain — quels projets précis, financés à quel rythme, et si ce montant évolue à mesure que la part ivoirienne de l’enveloppe régionale de 41 milliards se précise. Ensuite, ce que produira concrètement le forum Qatar-Afrique de novembre 2026 : des accords effectivement signés, ou une nouvelle édition qui referme le cycle sans engagement chiffré. Enfin, une éventuelle diversification des investissements émiratis au-delà du cacao, vers les infrastructures ou l’énergie — des secteurs mentionnés dans les forums de 2026, mais sans le moindre projet concret identifié à ce jour.
Sources
- GUCE Côte d’Ivoire — Business Forum Qatar-Afrique 2026 : 95 entreprises qatariennes attendues à Abidjan
- FratMat — Forum d’investissement Dubaï-Abidjan : un nouveau pont économique entre les Émirats arabes unis et la Côte d’Ivoire
- AllAfrica — La Côte d’Ivoire ouvre un nouveau corridor économique entre le continent et le Golfe
- AllAfrica — Les Émirats arabes unis investissent le cacao africain
- Alwihda Info — Côte d’Ivoire et Arabie saoudite : un partenariat stratégique pour le PND 2026-2030
- Agence Ecofin — L’Arabie saoudite va investir 41 milliards $ en Afrique subsaharienne sur dix ans
- Agence Ecofin — La Côte d’Ivoire ratifie un accord de non double-imposition avec le Qatar


