Le 30 avril 2026, Alassane Ouattara recevait à Abidjan Lansana Kouyaté, l’ancien Premier ministre guinéen désigné négociateur en chef entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel. Au même moment, à quelques centaines de kilomètres au nord, Bamako entrait dans sa deuxième semaine de blocus imposé par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), qui étranglait déjà l’approvisionnement en carburant de la capitale malienne et, avec lui, l’axe commercial vital reliant Bamako à Kayes puis à la Côte d’Ivoire, au Sénégal et à la Mauritanie. Ces deux événements, séparés sur la carte mais superposés dans le temps, résument assez bien la position où se trouve la Côte d’Ivoire depuis la rupture entre la CEDEAO et les trois États sahéliens sortis de l’organisation : celle d’un pays dont l’économie dépend directement de la stabilité d’une région sur laquelle il n’a plus de prise diplomatique directe.

Une diplomatie qui choisit de ne pas se voir

Interrogé sur le rôle d’Abidjan dans les négociations CEDEAO-AES, le porte-parole du gouvernement Amadou Coulibaly a résumé la posture ivoirienne d’une phrase : « Pour soutenir quelqu’un, il faudrait déjà qu’il en fasse la demande. » Cette prudence de façade recouvre en réalité un travail réel, mais volontairement peu visible — restaurer des canaux de communication entre deux blocs qui ne se parlent plus, sans jamais s’exposer frontalement dans un rôle de médiateur que ni la CEDEAO ni l’AES n’ont formellement sollicité. Une partie de la presse régionale décrit cette évolution plus large de l’organisation comme un passage d’une ligne dure — sanctions, isolement diplomatique — à une forme de pragmatisme vis-à-vis des juntes sahéliennes, dont la diplomatie discrète d’Abidjan serait une déclinaison parmi d’autres.

Cette discrétion n’a rien d’un hasard. La Côte d’Ivoire pèse aujourd’hui près de 40 % du produit intérieur brut et des exportations de l’UEMOA, une domination économique qui a déjà produit des frictions politiques directes : en 2025, le blocage de la présidence tournante du Conseil des ministres de l’Union, normalement revenue au Burkina Faso, a été perçu par plusieurs États de la zone comme une illustration d’une influence abidjanaise jugée trop écrasante. Se poser en médiateur visible entre la CEDEAO et l’AES, pour un pays qui incarne déjà la puissance économique dominante de l’espace UEMOA, risquerait de renforcer ce sentiment plutôt que de l’apaiser. D’où le choix d’agir en retrait plutôt qu’en avant-scène.

La locomotive et le corridor

Ce poids économique n’est pourtant pas qu’un motif de prudence diplomatique : il est aussi ce qui expose directement la Côte d’Ivoire aux secousses sahéliennes. La croissance de l’UEMOA, consolidée à 6,7 % en 2025 et projetée à 6,4 % en 2026 avec une inflation quasi nulle, doit une bonne part de sa lisibilité pour les investisseurs au dynamisme ivoirien — dynamisme qu’a accompagné, sous la présidence Ouattara, le passage du franc CFA vers l’Éco et la fin de la centralisation des réserves de change au Trésor français. Mais cette même croissance repose sur des corridors commerciaux qui traversent des zones aujourd’hui sous la pression directe de groupes armés : le blocus du JNIM sur Bamako ne menace pas seulement les Maliens, il fragilise un axe logistique dont la Côte d’Ivoire est elle-même tributaire. La stabilité du Sahel n’est donc pas, pour Abidjan, un problème de solidarité régionale abstraite ; c’est un problème d’approvisionnement et de flux commerciaux bien concrets.

Le marché comme levier d’influence

C’est peut-être là que se dessine la vraie stratégie d’influence ivoirienne, moins dans les canaux diplomatiques discrets que dans l’agenda économique porté publiquement par le pays. Lors d’une consultation régionale préparatoire tenue à Abidjan le 3 mars 2026 en vue du sommet sur l’avenir de la CEDEAO, le ministre ivoirien Adama Dosso a présenté un programme en cinq axes : achever le marché commun en démantelant les barrières non tarifaires et en digitalisant le transit sur les corridors Abidjan-Lagos et Abidjan-Ouagadougou-Niamey, industrialiser la région autour de chaînes de valeur régionales dans l’agro-transformation, le textile, le pharmaceutique et les énergies renouvelables, investir dans des infrastructures véritablement intégrées, renforcer la gouvernance économique commune, et mieux mesurer un commerce intra-régional aujourd’hui largement informel. Des objectifs chiffrés accompagnent cet agenda : porter le commerce intra-CEDEAO à 10 % d’ici 2028, contre 5,7 % en 2024, doubler les exportations manufacturières d’ici 2030, et réduire d’un tiers le temps de passage aux frontières en trois ans. « L’Afrique de l’Ouest ne peut se permettre une dérive stratégique », a résumé à cette occasion Mohamed Ibn Chambas, président du groupe chargé du suivi du schéma de libéralisation des échanges de la CEDEAO — une mise en garde à laquelle Adama Dosso a répondu que « cinquante ans d’histoire nous obligent ».

Un marché régional plus intégré et plus prospère constitue, pour les populations comme pour une partie des élites sahéliennes, un argument plus durable qu’une pression diplomatique ou sécuritaire : il ne cherche pas à convaincre les juntes de revenir dans la CEDEAO, il rend l’appartenance à cet espace économiquement désirable, indépendamment des postures politiques du moment.

Ce que REGARDS va suivre

La stratégie d’influence qui se dessine pour la Côte d’Ivoire tient donc en trois volets, plus complémentaires qu’ils n’y paraissent : consolider le rôle de médiateur discret entre la CEDEAO et l’AES sans jamais le revendiquer, pour ne pas nourrir le sentiment d’une domination abidjanaise déjà perceptible dans la région ; traiter la sécurisation et la diversification des corridors commerciaux comme un enjeu stratégique de premier plan, et non comme un simple sujet d’infrastructure, tant que le Sahel reste instable ; et transformer l’intégration économique — le marché commun, les corridors digitalisés, les chaînes de valeur régionales — en principal instrument d’attraction régionale, plus efficace sur la durée que la seule diplomatie. REGARDS suivra en particulier la matérialisation des objectifs commerciaux fixés pour 2028 et 2030, ainsi que l’évolution du blocus sur Bamako et son impact réel sur les échanges ivoiriens.