Le 4 mars 2026, une vidéo circule sur les réseaux sociaux ivoiriens : on y voit et on y entend Alassane Ouattara recommander un site d’investissement. Le visage et la voix sont les siens — sauf qu’aucun des deux ne lui appartient. C’est un deepfake, fabriqué pour donner une caution présidentielle à une arnaque financière. Deux mois plus tard, le 13 mai, le ministre Kobenan Kouassi Adjoumani dément à son tour une vidéo où sa voix, clonée par IA, lui fait tenir des propos insultants envers les plus hautes autorités de l’État ; il qualifie la fabrication de « grotesque et ignoble » et annonce une plainte contre X. Dans les deux cas, ce qui est visé n’est pas seulement une réputation ou un portefeuille : c’est la capacité du public à savoir ce qui est vrai. REGARDS documente depuis plusieurs mois les opérations d’influence visant la Côte d’Ivoire, notamment le réseau russe « African Initiative » identifié dans la fuite Forbidden Stories — et l’IA est en train de devenir l’un des outils de ce terrain informationnel et cognitif, pas seulement en théorie, mais dans des cas ivoiriens désormais datés et vérifiables.

Personne regardant un smartphone dans le noir
Illustration — consommation de contenu vidéo sur smartphone, via Wikimedia Commons

Deux cas, deux logiques différentes

Le cas Ouattara sert une escroquerie financière classique, repeinte aux couleurs de l’autorité présidentielle pour donner confiance aux victimes potentielles. Le cas Adjoumani vise plutôt à fragiliser la cohésion interne du parti au pouvoir, en pleine période pré-électorale sensible. Les deux reposent sur la même technique — clonage vocal et manipulation d’image, pour faire dire à une personnalité publique ce qu’elle n’a jamais dit — et sont survenus à quelques semaines d’intervalle d’une troisième affaire du même type : l’ANSSI ivoirienne a dû signaler, sur la même période, une vidéo truquée impliquant le Premier ministre, et mettre en garde le public contre des générateurs de fausses publications utilisés pour diffuser de fausses informations.

Le lien avec les campagnes déjà documentées

REGARDS a déjà nommé, dans son article sur l’influence russe en Côte d’Ivoire, le média « African Initiative » comme l’un des relais identifiés dans la fuite Forbidden Stories du Projet Afrika. Une analyse plus récente, consacrée spécifiquement aux dispositifs de propagande pro-Kremlin recourant à l’IA sur le continent, cite justement ce même « African Initiative », qui diffuse en plusieurs langues sur Telegram, Facebook et TikTok. Elle détaille ses méthodes : génération rapide de textes et de visuels à bas coût, clonage vocal pour doubler et localiser des vidéos dans différentes langues africaines, et surtout création de faux profils de journalistes à partir de photos générées par IA — une manière de donner un visage crédible à des comptes qui n’en ont pas. Objectif documenté par cette analyse : saturer l’espace informationnel de récits pro-Moscou avant des échéances électorales, tout en érodant la confiance du public envers les journalistes et militants réels. Ni « African Initiative » ni les autorités russes n’ont répondu publiquement à cette accusation précise d’usage de l’IA — sur le fond des opérations d’influence en général, la position de Moscou reste celle exprimée par Sergueï Lavrov en juillet 2026 et déjà rapportée par REGARDS : un rejet global des accusations plutôt qu’une réponse point par point. La même analyse note aussi que d’autres réseaux proches d’États testent des formats similaires en Afrique, sans que leur identité soit encore précisée — un point que REGARDS suivra à mesure qu’il se documente.

La cible réelle n’est pas le fait, c’est le jugement

Ce qui distingue ces opérations d’une simple rumeur, c’est ce qu’elles attaquent en priorité. Une fausse information isolée se corrige avec un démenti ; un flux permanent de voix clonées, de faux journalistes et de vidéos truquées vise autre chose, plus difficile à réparer : la capacité même du public à distinguer, dans l’instant, une source réelle d’une fabrication. C’est ce terrain-là — moins l’information elle-même que le jugement qu’on en tire — que REGARDS avait déjà commencé à explorer avec la vidéo de Christian Harbulot sur l’encerclement cognitif, publiée dans sa rubrique Vidéos. Les cas Ouattara et Adjoumani en sont une déclinaison locale et datée : chaque nouveau deepfake non détecté à temps n’ajoute pas seulement un mensonge de plus en circulation, il ajoute une raison de douter de la prochaine vidéo authentique.

Une réponse qui existe, mais qui reste réactive

Sur le papier, la Côte d’Ivoire n’est pas prise au dépourvu : l’ANSSI multiplie les alertes publiques, le ministère des Finances a lui-même dû dénoncer des publications frauduleuses usurpant son nom, et une fausse plateforme d’investissement a été signalée en fact-checking pour avoir usurpé l’image de médias ivoiriens et de personnalités publiques. Adjoumani, de son côté, a choisi la voie judiciaire plutôt que le seul démenti public. Mais chacune de ces réponses intervient après coup, une fois le contenu déjà diffusé et souvent déjà partagé des milliers de fois, et elle rétablit un fait précis sans nécessairement restaurer la confiance générale entamée entre deux démentis. La difficulté n’est plus de détecter une fabrication a posteriori, un exercice où les outils existent déjà, mais de le faire à la vitesse à laquelle ces contenus se propagent — avant qu’ils n’aient eu le temps de produire leur effet sur le jugement du public, pas seulement sur les faits.

Ce que REGARDS va suivre

Trois points méritent d’être suivis. D’abord, l’issue de la plainte contre X déposée par Adjoumani — une première judiciarisation de ce type de dossier en Côte d’Ivoire, dont le traitement donnera une indication concrète de la capacité de réponse du système judiciaire sur ce terrain. Ensuite, une éventuelle réapparition de contenus attribuables au réseau « African Initiative » ou à des dispositifs similaires dans des narratifs spécifiquement ivoiriens, au-delà du cas déjà documenté. Enfin, toute annonce officielle ivoirienne sur des outils de détection ou de réponse plus rapide face à ces contenus, ou sur des initiatives de résilience cognitive et de vérification grand public — pour l’instant, la réaction reste défensive et postérieure à la diffusion plutôt que préventive.