Deux cents milliards de francs CFA, un tracé de 1,5 kilomètre entre Abata, Koumassi et l’aéroport de Port-Bouët, un accord de discussions exclusives signé en 2022 avec une entreprise chinoise. C’est le sixième pont d’Abidjan — et depuis près de deux ans, le dossier n’avance plus. Le protocole d’accord conclu avec la China Civil Engineering Construction Corporation (CCECC), valable jusqu’en 2024, est arrivé à expiration sans que le projet ne franchisse d’étape supplémentaire. Un blocage isolé ? Pas vraiment : c’est le dernier épisode d’une relation économique devenue, en quelques années, l’une des plus denses que la Côte d’Ivoire entretient avec une puissance extérieure — au point de mériter, comme la Russie avant elle, un suivi attentif de la part de REGARDS.
Une relation commerciale qui change d’échelle
Les échanges commerciaux entre la Côte d’Ivoire et la Chine ont atteint 7,42 milliards de dollars en 2025, une progression que plusieurs analyses qualifient d’accélération marquée sur la décennie écoulée. La structure de ces échanges reste toutefois nettement asymétrique : la Côte d’Ivoire y exporte pour l’essentiel des matières premières agricoles et minérales peu transformées — cacao, caoutchouc naturel, noix de cajou, produits pétroliers — quand elle importe des équipements industriels, des biens de consommation manufacturés, des matériaux de construction et des composants technologiques à plus forte valeur ajoutée. C’est la même mécanique de captation de valeur que REGARDS a déjà documentée sur le cacao, appliquée cette fois à l’ensemble de la relation bilatérale plutôt qu’à une seule filière.
Des chantiers structurants, portés par des entreprises chinoises
Cette relation ne se limite pas aux échanges commerciaux : des entreprises chinoises pilotent aujourd’hui une part significative des grands chantiers d’infrastructure du pays. Le barrage hydroélectrique de Soubré, l’extension du port autonome d’Abidjan — financée par un crédit préférentiel de 793,3 millions de dollars de la China Eximbank —, la première phase de la zone industrielle de PK24 — 7,9 milliards de francs CFA financés par la Bank of China —, ou encore un programme de modernisation routière soutenu par la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) pour renforcer les liaisons commerciales avec l’Asie : la liste des projets portés ou financés par des acteurs chinois s’est étoffée années après année. En juin 2026, le groupe China Energy Engineering Corporation (Energy China) a réaffirmé, lors d’une rencontre avec le ministre ivoirien des Infrastructures, sa volonté d’accompagner la transformation économique du pays à travers des investissements dans les transports, l’énergie propre, le BTP et l’industrialisation — une déclaration qui s’inscrit explicitement dans le cadre du Plan National de Développement 2026-2030, déjà suivi par REGARDS.
Un historique d’exécution qui interroge
C’est sur ce terrain de l’exécution que le dossier se complique. Le quatrième pont d’Abidjan, également confié à une entreprise chinoise, a accumulé quatre ans de retard — livré en juillet 2024 au lieu de septembre 2020 — avec un dépassement budgétaire porté de 142 à 154 milliards de francs CFA et des ouvrages annexes (tunnels, ponts secondaires) non réalisés. Le port sec de Ferké, lancé en mai 2021 avec une livraison annoncée pour décembre 2023, n’était encore réalisé qu’à 28 % en avril 2026. Le barrage de Gribo-Popoli a été déclaré opérationnel en décembre 2025 sans cérémonie d’inauguration officielle. Le stade olympique d’Ebimpé, lui, a nécessité un déboursement supplémentaire de 20 milliards de francs CFA un an après son inauguration. Sur le dossier du sixième pont, la presse locale rapporte que les entreprises chinoises auraient signifié leur désapprobation face à la création, en 2018, d’une agence de suivi des grands travaux — un désaccord qui aurait conduit à l’annulation d’une cérémonie de partenariat portant sur 2 000 milliards de francs CFA. Ni la CCECC ni les autorités chinoises n’ont, à ce jour, détaillé publiquement les raisons de ces retards répétés ; à l’inverse, les prises de parole officielles côté chinois — réaffirmation d’investissement d’Energy China, accueil du nouvel ambassadeur de Chine par le ministère ivoirien des Finances — restent sur un registre exclusivement coopératif, sans aborder le passif d’exécution documenté par la presse ivoirienne.
La question qui traverse tous ces dossiers
Retards, dépassements budgétaires, ouvrages non livrés : pris isolément, chacun de ces cas a ses explications propres, techniques ou conjoncturelles. Pris ensemble, ils posent une question plus large, celle-là même que REGARDS suit depuis l’analyse du Plan National de Développement 2026-2030 : un pays qui délègue une part croissante de ses infrastructures stratégiques à un nombre restreint de partenaires étrangers — hier la France, aujourd’hui de plus en plus la Chine — construit-il de la souveraineté, ou déplace-t-il simplement la nature de sa dépendance ? La clause d’« associé national » et les exigences de transfert de technologie inscrites dans le PND visent précisément à répondre à cette question. Reste à savoir si elles seront appliquées avec la même constance sur les futurs contrats chinois que sur le papier.
Ce que REGARDS va suivre
Trois points méritent un suivi dans la durée. D’abord, le sort du sixième pont d’Abidjan : reprise des discussions avec la CCECC, ouverture à d’autres partenaires, ou enlisement prolongé. Ensuite, l’avancement réel des chantiers en cours — port sec de Ferké en tête, très en retard sur son calendrier initial. Enfin, la concrétisation des annonces d’Energy China dans le cadre du PND 2026-2030 : REGARDS suivra si ces investissements se traduisent par des marchés effectivement attribués, avec ou sans les clauses de contenu local prévues par le plan. Cette rubrique consacrée aux puissances actives en Côte d’Ivoire au-delà de la Russie a vocation à s’élargir dans les prochains mois à d’autres partenaires — Golfe, Turquie notamment.
Sources
- Connectionivoirienne — Sixième pont d’Abidjan : la Côte d’Ivoire s’est-elle plantée en optant pour les chinois de la CCECC ?
- Africtelegraph — Côte d’Ivoire-Chine : les échanges atteignent 7,42 milliards de dollars
- AidData — China Eximbank : crédit pour l’extension et la modernisation du port autonome d’Abidjan
- AidData — Bank of China : prêt pour la phase 1 de la zone industrielle PK24 d’Abidjan
- KOACI — Côte d’Ivoire-Chine : un groupe chinois réaffirme sa volonté d’accompagner la transformation économique du pays
- Ministère des Finances de Côte d’Ivoire — Renforcement de la coopération sino-ivoirienne : le nouvel ambassadeur de Chine reçu par le ministre Adama Coulibaly


