En decembre 2024, la tonne de cacao a franchi a Londres un sommet historique, au-dela de 12 000 dollars. Pour la Cote d’Ivoire et le Ghana, qui fournissent a eux deux plus de 70 % de la production mondiale, ce pic aurait du ressembler a une revanche : apres des decennies a subir des cours fixes loin d’Abidjan et d’Accra, les deux pays tenaient enfin, l’espace de quelques mois, un rapport de force favorable. Il ne s’est pas transforme en victoire durable. Il a surtout convaincu les plus grands noms du chocolat mondial qu’ils avaient interet a ne plus dependre d’elles.

Le 12 aout 2026, le secretariat de l’Initiative Cacao Cote d’Ivoire-Ghana (ICCIG), l’organe conjoint cree par les deux pays pour coordonner leur politique cacaoyere, a publie une declaration inhabituellement directe. Elle s’inquiete de la multiplication de produits vendus comme du chocolat mais contenant de moins en moins de feves reelles, et reclame un etiquetage plus rigoureux, une evaluation concertee de ces reformulations et un cadre permanent de discussion avec l’ensemble des acteurs de la filiere. La demande de fond, moins visible dans les communiques, porte sur une repartition plus equitable de la valeur produite le long de la chaine. C’est un langage de regulateur, pas de belligerant. Le probleme, pour Abidjan et Accra, est que la partie en face ne joue plus tout a fait le meme jeu.

Un choc de prix, une reponse industrielle qui lui survit

Depuis 2023, une poignee d’entreprises se sont mises a fabriquer du chocolat sans cacao, ou presque. La start-up allemande Planet A Foods a developpe ChoViva, une pate a base de graines de tournesol fermentees qui imite le gout et la texture du chocolat ; Barry Callebaut, premier transformateur mondial de cacao, en a fait en 2025 un partenaire commercial de long terme pour distribuer le produit a grande echelle. Cargill s’est associe a l’americaine Voyage Foods pour lancer sa propre alternative sans feves en Amerique du Nord. Mondelez a investi dans la start-up israelienne Celleste Bio, qui travaille sur du beurre de cacao cultive en bioreacteur plutot que recolte sur un arbre ; Lindt et Sprungli a fait le meme pari avec la suisse Food Brewer, qui annonce viser des dizaines de milliers de tonnes de production cellulaire par an d’ici 2035. Aucune de ces entreprises ne presente sa demarche comme une rupture avec l’Afrique de l’Ouest. Barry Callebaut parle d’elargir ses capacites pour repondre aux besoins changeants de ses clients, une formule qui range la diversification du cote de l’innovation plutot que de la defiance.

L’argument avance cote industriel n’est pas seulement commercial. Les fabricants citent la volatilite des cours, les risques climatiques pesant sur les recoltes et la necessite de securiser un approvisionnement dont dependent des milliards de barres chaque annee. Ils ont un point : apres le pic de fin 2024, les cours se sont effondres a leur tour, jusqu’a repasser sous les 3 000 dollars la tonne debut 2026, une chute de plus de 70 % en un peu plus d’un an, portee par de meilleures recoltes apres les episodes climatiques et les maladies qui avaient plombe la production en 2024. Des centaines de milliers de familles de planteurs ivoiriens, dont les revenus suivent ces a-coups sans les amortir, ont vu affluer les retards de paiement et les stocks invendus aux ports. Mais la structure de couts des alternatives ne s’explique pas seulement par la crise : ChoViva se vend autour de 28 euros le kilo, contre pres du double pour un chocolat au lait classique a base de cacao, un ecart qui tiendra meme si les cours du cacao redescendent a des niveaux plus stables.

Ce que la repetition des prix ne dit pas

C’est la que la declaration de l’ICCIG, aussi legitime soit-elle sur le fond, arrive presque en decalage avec la nature du probleme. Reclamer un etiquetage honnete et une meilleure valorisation des feves suppose que le rapport de force reste, a terme, celui d’un fournisseur difficile a contourner. Or c’est precisement cette hypothese que l’industrie du chocolat est en train de tester, projet par projet, brevet par brevet. Tant que le cacao reel restait sans substitut technique credible, la Cote d’Ivoire et le Ghana pouvaient absorber des annees de prix bas en sachant que la demande, elle, ne disparaitrait pas. Une filiere qui dispose desormais d’une option de repli industrielle, meme partielle et encore chere a produire a grande echelle, negocie differemment. Elle peut se permettre d’attendre le prochain pic de prix sans le subir, quand les deux pays producteurs, eux, continuent de dependre presque entierement d’une seule culture d’exportation.

Le paradoxe ivoirien est connu, il a deja ete documente sur ce blog a propos du cajou ou du gaz de Baleine : produire l’essentiel d’une matiere premiere mondiale n’a jamais garanti d’en capter l’essentiel de la valeur. Seuls 34 % du cajou ivoirien sont aujourd’hui transformes localement, un chiffre que le gouvernement veut porter a 50 % d’ici 2030. Le cacao affiche un taux de transformation locale plus eleve, autour d’un tiers a un peu plus selon les campagnes, mais la partie la plus remuneratrice de la chaine, la formulation du produit fini vendu en rayon, continue d’echapper presque entierement aux deux pays producteurs. Le chocolat sans cacao ne fait qu’ajouter un etage a ce constat : meme le maillon qu’on croyait irremplacable, la matiere premiere elle-meme, peut desormais etre contourne par ceux qui la transforment.

Ce que REGARDS va suivre

Trois points meritent d’etre suivis dans les prochains mois. D’abord, le sort concret des demandes de l’ICCIG : un cadre de concertation avec les industriels du chocolat, s’il voit le jour, donnera une indication sur le poids reel que pesent encore Abidjan et Accra face a des groupes qui n’ont plus le meme besoin d’elles qu’il y a deux ans. Ensuite, le rythme auquel les alternatives sans cacao passeront du rayon specialise au rayon classique en Europe et en Amerique du Nord, seul indicateur qui dira si la tendance reste marginale ou devient structurelle. Enfin, la maniere dont la Cote d’Ivoire choisira de repondre : miser sur la certification et l’image d’un cacao reel et trace plutot que de continuer a concurrencer les alternatives sur le seul terrain du prix serait coherent avec l’objectif deja affiche de transformation locale, mais suppose des investissements que le budget national n’a pas encore clairement fleches en ce sens.