REGARDS ouvre avec ce texte une nouvelle rubrique consacrée au soft power — une notion trop souvent réduite à la communication d’image, alors qu’elle constitue un axe central de la stratégie d’influence des États dans la guerre économique et informationnelle. Les analyses qui suivront s’appuieront sur la grille de lecture développée par l’École de Guerre Économique sous l’impulsion de Christian Harbulot, qui articule le soft power aux rapports de force, aux logiques de puissance et à la vulnérabilité informationnelle des États, plutôt qu’à une lecture strictement diplomatique ou culturelle coupée des enjeux de souveraineté.

Le soft power, concept développé par le politologue américain Joseph Nye, désigne l’influence qu’un pays exerce sans recourir à la force militaire ou économique, en s’appuyant plutôt sur son attrait culturel, idéologique et ses valeurs. Confucius l’énonçait déjà autrement : « Si les habitants des contrées éloignées ne reconnaissent pas l’autorité du prince, qu’il fasse fleurir la culture, afin de les attirer », lit-on dans les Analectes. La Côte d’Ivoire a connu plusieurs présidents qui ont exercé ce soft power de manières très différentes ; ce premier texte revient sur son déploiement sous Félix Houphouët-Boigny, puis sous Alassane Ouattara, avant que la série n’aborde, dans les prochaines livraisons, les offensives d’influence dont le pays fait l’objet et les marges de manœuvre dont il dispose pour y répondre.

Le soft power sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny (1960-1993)

Premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny a dirigé le pays pendant 33 ans et reste considéré comme le père fondateur de la nation. Son soft power reposait principalement sur une politique de « paix, dialogue, prospérité et hospitalité », qui a permis au pays de se développer rapidement et de devenir un leader économique en Afrique de l’Ouest.

Un soft power de nature diplomatique

Houphouët-Boigny a favorisé une diplomatie pacifique en entretenant des relations cordiales avec ses voisins et en participant activement aux organisations régionales, notamment comme l’un des fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine — aujourd’hui l’Union africaine. Il a mené de front une diplomatie d’ouverture vers les pays occidentaux, la France en particulier, et une politique de coopération Sud-Sud fondée sur l’idée que les pays africains devaient se soutenir mutuellement. La Côte d’Ivoire a accueilli sous son mandat de nombreux étudiants étrangers, développé le tourisme et multiplié les centres culturels dans tout le pays. L’une de ses réussites les plus durables reste la création du prix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, décerné chaque année par l’UNESCO — dont la dernière lauréate en date est l’ex-chancelière Angela Merkel.

L’éducation comme levier de soft power

Dès les premières années de son mandat, Houphouët-Boigny a lancé un plan quinquennal de construction d’écoles primaires et secondaires. Le taux de scolarisation, de seulement 15 % en 1960, dépassait déjà 50 % en 1980. Il a créé l’Université nationale de Côte d’Ivoire, devenue l’Université Félix Houphouët-Boigny, aujourd’hui pôle d’excellence régional attirant des étudiants de tout le continent, ainsi que l’Institut national polytechnique Houphouët-Boigny de Yamoussoukro. Cette politique de coopération éducative avec les pays francophones voisins a formé une élite intellectuelle qui a pesé dans le développement du pays bien après son mandat.

La culture, un des piliers du soft power

L’hospitalité — le traditionnel « Akwaba » — a été érigée en valeur centrale de l’image du pays à l’étranger, portée notamment par le développement du tourisme. Houphouët-Boigny a créé le Ballet national de Côte d’Ivoire dès 1948, devenu une vitrine culturelle internationale, ainsi que l’Institut national des arts d’Abidjan, qui a formé de nombreux artistes ivoiriens et africains. La création du Festival des arts et de la culture en 1966, qui a rassemblé plus de 20 000 artistes et intellectuels africains à Lagos, s’inscrit dans la même logique de coopération culturelle régionale. Cette politique a nourri l’émergence d’artistes de renom comme Alpha Blondy ou Tiken Jah Fakoly, dont la musique a diffusé une image positive du pays bien au-delà de ses frontières.

Le sport, un autre levier du soft power

Houphouët-Boigny a mis l’accent sur le football en créant l’équipe nationale des Éléphants, qui a remporté la Coupe d’Afrique des nations en 1992, quatre ans après que la Côte d’Ivoire eut accueilli l’édition 1984. Le développement des infrastructures sportives a accompagné cette ambition. Sur le plan diplomatique, la Côte d’Ivoire a participé aux premiers Jeux de la Francophonie à Casablanca en 1989 — dont Houphouët-Boigny fut l’un des initiateurs dès 1988 — rassemblant athlètes et artistes de tous les pays francophones.

L’ère Houphouët-Boigny a ainsi construit un soft power à quatre dimensions — politique, éducative, diplomatique et culturelle. Reste la question de sa transmission : qu’en est-il pour son successeur, celui qui dirige la Côte d’Ivoire depuis 2010, après une décennie de crise durant laquelle ce soft power avait quasiment disparu ?

Le soft power sous la présidence d’Alassane Ouattara (2010-2023)

Alassane Ouattara a été élu en 2010 après une période de troubles politiques et de guerre civile, avec pour priorités affichées la stabilité et la réconciliation nationale. Son soft power personnel s’appuie largement sur son parcours d’économiste et de haut fonctionnaire international, au FMI puis à la BCEAO — un capital de crédibilité qui lui a permis d’obtenir l’annulation d’une partie de la dette du pays et d’attirer des investissements dans les infrastructures et l’énergie. Il a poursuivi la politique d’influence engagée par son prédécesseur tout en la réorientant vers la promotion active de l’investissement étranger, avec l’appui, sur le plan culturel, du groupe Magic Système et du Festival des musiques urbaines d’Anoumabo qu’il a créé.

Le prolongement d’un soft power culturel

Le Marché des arts et du spectacle africain, créé en 1993 et devenu biennal, s’est imposé comme l’un des plus grands rendez-vous culturels du continent. Ouattara a également engagé une politique de préservation patrimoniale — rénovation de la basilique Notre-Dame de la Paix de Yamoussoukro, du Musée des civilisations de Côte d’Ivoire à Abidjan — et organisé en 2014 le sommet des chefs d’État du Conseil de l’Entente consacré à la culture et au tourisme régional. La création du Fonds de soutien à l’industrie cinématographique en 2008 a par ailleurs donné un outil de financement à une production audiovisuelle ivoirienne encore modeste face à celle du Nigeria voisin.

Le renforcement de l’éducation

Le Programme présidentiel d’urgence pour l’éducation a visé à élargir l’accès à l’école et à améliorer la qualité de l’enseignement, avec la construction de nouvelles écoles et le recrutement d’enseignants. Une initiative de formation professionnelle, menée en partenariat avec l’Union européenne, a ciblé l’agriculture, le tourisme et le numérique. En novembre 2019, la Côte d’Ivoire a accueilli les Principes d’Abidjan sur le droit à l’éducation, réunissant des ministres de l’éducation de tout le continent.

Le développement du sport

Cinq stades ultramodernes ont été construits pour accueillir la Coupe d’Afrique des nations 2024, dans la continuité d’une gouvernance sportive qui avait déjà permis à la Côte d’Ivoire de remporter le trophée continental en 2015. Abidjan a organisé les 8e Jeux de la Francophonie en 2017, après avoir accueilli le championnat d’Afrique de basket-ball et la Coupe du monde de taekwondo en 2013 — autant de rendez-vous utilisés comme leviers diplomatiques autant que sportifs.

Ce que REGARDS va suivre dans cette nouvelle rubrique

Le soft power ivoirien, qu’il s’agisse de l’héritage Houphouët-Boigny ou de sa réactivation sous Ouattara, reste largement construit autour de la culture, de l’éducation, du sport et de la diplomatie. Mais cette influence positive ne se déploie pas dans le vide : elle coexiste avec des offensives d’influence extérieures, parfois concurrentes, parfois hostiles, que REGARDS a déjà commencé à documenter — notamment la rivalité de récits entre puissances francophones et anglophones sur le continent, abordée dans le rapport « Affrontements économiques en Afrique subsaharienne » publié cette semaine dans la rubrique Publications. Les prochains numéros de cette série soft power reviendront, avec la même grille de lecture, sur la manière dont la CAN 2024 a été utilisée comme vecteur d’image, sur les stratégies d’influence culturelle et numérique des puissances présentes en Côte d’Ivoire, et sur la capacité du pays à transformer son attractivité en levier réel de souveraineté plutôt qu’en simple vitrine.