La guerre économique a un pendant plus discret, mais tout aussi structurant : la guerre informationnelle. Documents falsifiés, campagnes coordonnées sur les réseaux sociaux, récits de déstabilisation prêts à l’emploi. Depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire est la cible régulière de ce que les organisations spécialisées désignent sous l’acronyme FIMI (Foreign Information Manipulation and Interference) — des opérations de manipulation de l’information qui ne visent pas seulement l’opinion publique. Elles cherchent à fragiliser la crédibilité de l’État, à semer la défiance entre pays voisins, et à préparer, parfois, le terrain à d’autres formes de pression, économique ou diplomatique.

Un cas d’école : les « documents fuités » de 2024, toujours cités aujourd’hui

L’un des exemples les plus documentés reste la diffusion, en septembre 2024, de deux documents présentés comme « fuités », qui prétendaient révéler un plan visant à « décrédibiliser les opposants » et à « déstabiliser des pays voisins comme la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria ». Publiés sur X — plus de 36 000 vues en quelques jours — puis relayés massivement sur Facebook et repris par certains comptes d’information en ligne, ces documents mettaient en cause des figures politiques précises, ainsi que des réseaux panafricanistes présentés comme anti-français.

L’analyse menée après coup a fini par conclure à une falsification : absence de tampons officiels, registre de langue qui ne correspondait pas aux usages diplomatiques, aucune corroboration institutionnelle nulle part. Le mécanisme, lui, reste d’actualité, et c’est précisément lui qu’il faut garder à l’œil : produire un faux crédible, le faire circuler vite, et laisser le doute s’installer avant que le démenti n’ait le temps de rattraper la rumeur.

Une menace prise au sérieux par les institutions

Plusieurs rapports récents ont tiré la sonnette d’alarme sur la vulnérabilité informationnelle de la Côte d’Ivoire. International IDEA (l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale) a publié une analyse spécifique de la manipulation de l’information et de l’ingérence menées depuis l’étranger visant le pays. De leur côté, des organisations de la société civile ivoirienne — l’OIDH en tête — développent des outils pour aider citoyens et médias à repérer les campagnes coordonnées et les ingérences numériques.

Sur le plan diplomatique, la Côte d’Ivoire a aussi renforcé sa coopération internationale sur ce terrain : un mémorandum d’entente a été signé avec les États-Unis pour lutter contre la manipulation de l’information par des acteurs étatiques étrangers. Un signe que la question a quitté le seul cadre du débat public national pour devenir un vrai sujet de sécurité nationale.

Le vrai danger, d’ailleurs, n’est presque jamais un faux isolé : c’est l’accumulation de récits concordants, diffusés par des canaux différents, qui finit par façonner une perception durable, chez les citoyens comme chez les partenaires extérieurs.

Pourquoi cela concerne directement les autorités

Une campagne de désinformation efficace ne cherche pas seulement à discréditer un gouvernement. Elle peut aussi servir à justifier des pressions économiques, décourager des investisseurs, ou fragiliser une position de négociation régionale, que ce soit sur le cacao, sur des questions frontalières ou sur des partenariats internationaux. Guerre informationnelle et guerre économique se nourrissent l’une l’autre — d’où l’intérêt de les lire ensemble plutôt que séparément.

C’est ce que nous continuerons à faire dans les prochains numéros : suivre l’apparition de documents ou déclarations non vérifiables présentés comme officiels, repérer les pics de diffusion coordonnée autour de sujets sensibles — élections, sécurité, filières stratégiques — et chercher les recoupements avec des intérêts économiques ou géopolitiques identifiables.