À Côme, ville lombarde connue pour son lac et sa soie, un centre d’études stratégiques d’une poignée de chercheurs porte le nom d’un général du XIXe siècle, Carlo De Cristoforis. Son président n’est pourtant ni militaire ni économiste : Giuseppe Gagliano est diplômé de philosophie de l’université de Milan. Depuis une dizaine d’années, c’est depuis ce bureau, à des centaines de kilomètres de Paris, qu’il fait connaître à l’Italie une discipline née en France dans les années 1990, la guerre économique — au point que Nicolas Moinet, professeur à l’université de Poitiers, a pu y voir une reconnaissance de l’expertise française bien au-delà de ses frontières.

Publié en 2019 chez VA Éditions, dans la collection Indiscipliné, L’école française de la guerre économique n’avance pas de thèse inédite. Ses cent quarante-quatre pages font l’inventaire, vu de l’extérieur, d’un corpus que la France elle-même a mis des années à formaliser. Gagliano s’appuie sur les travaux de Christian Harbulot, qui a fondé l’École de Guerre Économique à Paris en 1997, pour reconstituer une grille où l’affrontement ne se joue plus sur un territoire mais sur une chaîne de valeur, une réputation ou une norme technique — les acteurs qui s’y mesurent n’étant plus seulement des États, mais aussi des groupes industriels et des organisations non gouvernementales.

Des cas d’école plus vieux que le livre, toujours instructifs

Le livre s’appuie sur une poignée de cas déjà anciens mais qui ont fait basculer, chacun à sa manière, la façon dont les entreprises françaises et européennes ont appris à se défendre. L’affaire de la plateforme pétrolière Brent Spar, en 1995, où une campagne de Greenpeace avait contraint Shell à renoncer à son immersion en mer du Nord malgré des études techniques qui lui donnaient raison sur le fond, reste citée comme la preuve que l’opinion publique peut peser plus lourd qu’un dossier scientifique. L’OPA hostile de Mittal Steel sur Arcelor illustre à front renversé un rapport de force purement financier, réglé sur les marchés plutôt que par la diplomatie industrielle. Les campagnes de Greenpeace contre Unilever et Nestlé sur les organismes génétiquement modifiés complètent le tableau d’un terrain où la bataille se gagne aussi dans les linéaires et sur les étiquettes. Gagliano y ajoute les ressources minières, qu’il range parmi les armes de domination économique les plus anciennes — un point sur lequel le livre reste général, sans jamais s’arrêter sur un pays ou un gisement précis.

Un pont plutôt qu’une importation

Ce qui distingue ce livre d’une simple synthèse, c’est la place que Gagliano lui a donnée dans une coopération franco-italienne assumée : il a fait de Nicolas Moinet le directeur exécutif intelligence économique du Cestudec, le centre qu’il préside — Moinet, dont REGARDS avait déjà présenté une intervention vidéo sur la place de la ruse dans la guerre économique (quand la ruse prend le relais de la force). L’Italie n’a pas cherché à recopier le modèle français : elle en a fait un objet d’étude, puis un outil qu’elle adapte à ses propres intérêts, ses infrastructures énergétiques, son tissu de PME industrielles, sa position entre l’Europe et la Méditerranée.

C’est peut-être la leçon la plus utile de ce livre pour un lecteur ivoirien. Une grille de lecture ne se transplante pas telle quelle. Le manuel de référence de Christian Harbulot, déjà présenté dans cette même rubrique, pose les fondations ; ce que Gagliano montre, c’est qu’un pays qui n’a pas inventé cette discipline peut tout de même se l’approprier, à condition d’accepter d’abord de la lire et de la discuter avant de vouloir la reproduire. Le livre ne dit rien de l’Afrique de l’Ouest ni de la Côte d’Ivoire, ce n’est pas son sujet, et il serait malhonnête de lui prêter un angle qu’il n’a pas. Mais la démarche qu’il documente, celle d’un petit centre de recherche qui construit patiemment sa propre lecture plutôt que d’attendre qu’on la lui fournisse, mérite d’être regardée d’ici aussi.