Le 24 août, le député Hervé Bombet a tenu une séance de restitution auprès des citoyens pour expliquer un texte que le Parlement ivoirien venait d’adopter : la mise en œuvre des engagements de la Côte d’Ivoire dans la Zone de libre-échange continentale africaine, avec le démantèlement progressif des droits de douane sur les produits dits non sensibles. Les chiffres qu’il a présentés sont impressionnants sur le papier : un marché potentiel de 1,3 milliard de consommateurs, pour un PIB continental de l’ordre de 3 400 milliards de dollars. À la clé, une progression espérée du PIB ivoirien pouvant atteindre 9 % et des exportations en hausse de 44 %. Il a aussi dit, sans détour, ce que ces mêmes chiffres impliquent de moins vendeur : une baisse des recettes douanières, à mesure que les tarifs tombent.

C’est exactement le genre d’arbitrage que le Plan National de Développement 2026-2030 promet de faire, sans toujours en détailler le prix. L’intégration à la Zone de libre-échange continentale africaine est l’un des six piliers du plan, dans la logique où l’ouverture des marchés doit tirer la croissance vers le haut. Mais un marché plus grand ne profite qu’aux entreprises capables d’y vendre quelque chose de compétitif — et c’est précisément le point sur lequel le député a insisté le plus, en appelant les entreprises ivoiriennes à se préparer à affronter une concurrence continentale qu’elles n’ont pas encore véritablement connue. Aucune mesure d’accompagnement chiffrée n’a été présentée ce jour-là pour cette mise à niveau, ni pour compenser la perte de recettes douanières.

Une usine qui rouvre, un objectif qui reste loin

Le second pilier du PND qui a bougé récemment est plus concret, mais à une tout autre échelle. Le 27 août, la presse ivoirienne a annoncé la renaissance de l’ancienne Union industrielle textile de Côte d’Ivoire, fermée depuis 2002 avec plus de 13 millions d’euros de dettes, sous un nouveau nom : Industrie textile de Côte d’Ivoire. Un groupement d’actionnaires privés ivoiriens, la Société des textiles de Côte d’Ivoire, pilote la reprise, avec un investissement annoncé de 12 millions d’euros sur cinq ans et une ouverture prévue début 2027. Environ mille emplois sont attendus dans une première phase, pour approvisionner le marché ivoirien et régional et renforcer la transformation locale du coton.

C’est une bonne nouvelle industrielle, la première du genre depuis longtemps dans cette filière précise, et elle mérite d’être saluée pour ce qu’elle est : une usine fermée depuis plus de vingt ans qui retrouve une activité, financée par des capitaux ivoiriens plutôt qu’étrangers. Mais le PND affiche par ailleurs un objectif de 500 000 emplois industriels d’ici 2030, appuyé sur la transformation locale du cacao, de la noix de cajou et de l’hévéa, ainsi que sur la substitution aux importations alimentaires. Mille emplois sur une échéance de cinq ans, même en ajoutant les phases suivantes du projet ITCI, ne représentent qu’une fraction marginale de cette ambition. Le plan ne précise pas combien de projets de cette taille, ou de plus grande envergure, doivent encore se concrétiser chaque année pour tenir le rythme.

Deux signaux, le même écart

Pris isolément, ni l’adoption du texte ZLECAF ni la reprise d’Utexi ne sont des nouvelles négatives. Le premier ouvre effectivement un marché considérable ; le second remet en service un outil industriel abandonné. Mais mis côte à côte, les deux épisodes montrent le même mécanisme : une annonce chiffrée à l’échelle du plan tout entier, avec un mode de calcul qui reste flou, se confronte à une réalisation concrète, mesurable, mais forcément plus modeste. C’est la différence entre un objectif de politique publique et l’addition de projets qui, un par un, doivent finir par l’atteindre. Aucune des deux annonces de fin août ne précise où se situe le pays sur ce chemin, ni si le rythme constaté correspond à la trajectoire nécessaire.

Le comité de pilotage installé début juillet à la Primature, déjà mentionné dans l’édition précédente de ce suivi, reste le bon endroit pour combler cet écart d’information — à condition qu’il publie, filière par filière, le nombre de projets industriels réellement engagés et leur volume d’emplois cumulé, plutôt que de laisser chaque annonce individuelle porter seule le poids de l’objectif global. Sur le volet ZLECAF, une estimation publique de la perte de recettes douanières attendue, et des mesures de mise à niveau des entreprises exposées à la concurrence continentale, donneraient un contenu vérifiable à l’appel du député Bombet à la préparation — plutôt que de laisser cet appel sans suite chiffrée.

Ce que REGARDS va suivre

La publication éventuelle, par le comité de pilotage du PND, d’un décompte consolidé des emplois industriels créés filière par filière, comparé à la trajectoire nécessaire pour atteindre 500 000 d’ici 2030 ; toute estimation officielle de l’impact du démantèlement tarifaire ZLECAF sur les recettes douanières et les mesures prévues pour l’absorber ; l’avancement du chantier ITCI vers son ouverture annoncée début 2027 ; et l’apparition éventuelle d’autres projets industriels de taille comparable ou supérieure dans les filières cacao, cajou et hévéa identifiées par le plan.