En février 2026, le ministre ivoirien de la Transition numérique s’est déplacé à Grand-Bassam pour visiter le datacenter de ST Digital, inauguré quelques mois plus tôt. Rien d’anodin dans ce geste : selon l’entreprise elle-même, c’était le premier déplacement de ce type dans l’histoire du pays — un ministre qui se rend physiquement sur le site où sont stockées, quelque part dans des baies climatisées, des données que la Côte d’Ivoire tient désormais à revendiquer comme siennes. Le symbole est clair. La question qu’il soulève l’est moins : construire un bâtiment suffit-il à reprendre la main sur ses données ?

Une infrastructure qui sort de terre

Le pays compte aujourd’hui une dizaine de datacenters, un chiffre qui aurait semblé improbable il y a dix ans. Certains servent directement l’État — un site dédié à la présidence, un autre au ministère de l’Éducation nationale, un troisième porté par la Société nationale de développement informatique (SNDI). D’autres sont opérés par des acteurs privés ou panafricains : Orange héberge ses propres infrastructures depuis 2016, MTN depuis 2014, Raxio Data Centre depuis septembre 2024 avec son site CIV1 certifié Tier 3. En juin 2025, le gouvernement a signé un accord-cadre avec Raxio pour appuyer sa stratégie de souveraineté numérique, et un Datacenter national est en construction sur le site du VITIB à Abidjan — 36 milliards de francs CFA d’investissement selon l’Agence Ecofin, 20 000 mètres carrés, 800 baies serveurs, pensé pour héberger localement aussi bien les données de l’État que celles du secteur privé. Namahoua Bamba Touré, directrice au régulateur des télécoms, résume l’enjeu sans détour : la souveraineté numérique, c’est « la capacité d’un État à contrôler son espace numérique, garantir la sécurité de ses infrastructures et protéger les données de ses citoyens ».

Le bâtiment ne suffit pas à garantir la clé

Là où l’histoire se complique, c’est que la localisation physique d’un serveur ne dit pas grand-chose de qui en contrôle réellement l’accès. Le Cloud Act américain, adopté en 2018, autorise les autorités fédérales des États-Unis à exiger de toute entreprise américaine la communication de données qu’elle gère, où que ces données se trouvent physiquement dans le monde — une règle qui s’applique à Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud, quel que soit le pays où tourne effectivement le serveur. Un cas cité par ST Digital, l’un des opérateurs de datacenters installés en Côte d’Ivoire, illustre le mécanisme : une banque camerounaise a reçu une demande de communication de données de la part des autorités américaines, alors même que ces données n’étaient pas hébergées aux États-Unis. Le même principe vaut pour l’actionnariat des infrastructures elles-mêmes : MainOne, qui opère un site en Côte d’Ivoire depuis novembre 2023, a été racheté en 2022 pour 320 millions de dollars par l’américain Equinix — preuve qu’un datacenter physiquement présent à Abidjan peut, du jour au lendemain, changer de pavillon sans qu’un seul câble ne bouge. Selon un chiffre de l’Union africaine cité par ST Digital, 90 % des données produites sur le continent restent aujourd’hui hébergées hors d’Afrique. Construire des bâtiments à Abidjan ne clôt donc pas la question : reste à savoir qui les possède, qui les opère, et sous quelle juridiction ils tombent en cas de litige.

Un chantier juridique qui avance en parallèle

La Côte d’Ivoire n’a pas ignoré ce second front. En mai 2026, Abidjan a accueilli pendant quatre jours la neuvième conférence internationale du Réseau africain des autorités de protection des données personnelles (RAPDP), réunissant une trentaine de pays africains et européens autour de la gouvernance des données personnelles. Le ministre ivoirien de la Transition numérique et de l’Innovation technologique, Djibril Ouattara, y a représenté le pays hôte. C’est ce chantier réglementaire, plus discret que l’inauguration d’un datacenter mais tout aussi déterminant, qui doit fixer les règles de qui a le droit d’accéder à quelles données ivoiriennes et dans quelles conditions — indépendamment de l’endroit où elles sont physiquement stockées.

Ce que REGARDS va suivre

Trois points méritent d’être suivis dans la durée. D’abord, l’avancement du Datacenter national du VITIB, dont la livraison était annoncée pour fin 2026 : un chantier de cette ampleur tient rarement ses délais initiaux. Ensuite, la part réelle des données de l’administration ivoirienne qui migrera effectivement vers ces infrastructures locales — l’existence d’un bâtiment ne garantit pas qu’il soit rempli. Enfin, les suites concrètes données à la conférence RAPDP de mai 2026 : un cadre de gouvernance des données personnelles n’a de valeur que s’il se traduit en obligations vérifiables pour les opérateurs, locaux comme étrangers, qui traitent des données ivoiriennes.