Le 11 septembre, dans une salle de conférence abidjanaise encore pleine de badges plastifiés et de gobelets de café refroidis, le ministre de la Transition numérique Djibril Ouattara a signé, aux côtés de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire et de la Chambre de commerce et d’industrie, un texte au nom volontairement solennel : le Pacte de l’Alliance nationale pour l’intelligence artificielle. Applaudissements, photographies, communiqué de clôture pour la conférence Impact IA — la scène a tout d’un aboutissement. Elle marque plutôt un point d’étape dans une course où la Côte d’Ivoire avait déjà pris, dans les semaines précédentes, deux engagements avec des partenaires venus d’ailleurs.

Un pacte, soixante-dix-sept idées et huit chantiers

Le texte signé le 11 septembre s’appuie sur un travail préparatoire mené tout au long de l’été. Soixante-dix-sept cas d’usage de l’intelligence artificielle ont été recensés dans l’administration, la santé, l’éducation, l’agriculture et le secteur privé. Onze d’entre eux ont été retenus comme prioritaires pour un premier passage à l’échelle. Les signataires ont par ailleurs identifié huit chantiers à mener de front — l’accès aux données, la capacité de calcul, les infrastructures numériques, le cloud, l’énergie, les compétences, le financement et la cybersécurité — sans publier à ce stade de calendrier détaillé ni de répartition budgétaire. Le pacte prolonge une annonce plus ancienne du même ministre, faite en mai lors du forum économique FEMUA : plus d’un milliard de dollars sur trente ans pour bâtir une intelligence artificielle intégrant les langues et les réalités locales. L’objectif affiché est de disposer, dans les douze prochains mois, de capacités nationales de calcul.

Avant le pacte, deux poignées de main

Le pacte du 11 septembre n’est pas né dans le vide. Trois semaines plus tôt, le 17 août, le ministère de la Transition numérique signait avec la société française Mistral AI un accord prévoyant un audit stratégique de l’écosystème ivoirien de l’intelligence artificielle : cartographie des acteurs, évaluation des données et des infrastructures disponibles, conditions de déploiement de solutions dans l’administration, la santé, l’éducation et l’agriculture. Mistral s’appuie sur sa filiale locale Artefact Côte d’Ivoire pour conduire ce travail. Trois jours plus tard, le 20 août, c’est au tour du géant chinois Huawei de nouer un partenariat avec l’opérateur local Burinfort, autour du déploiement d’architectures de cybersécurité et d’une capacité de calcul dédiée à l’intelligence artificielle — avec, en toile de fond, des discussions sur l’implantation régionale d’infrastructures de stockage. Aucun des deux accords n’a rendu publics ses montants. Aucun n’a été présenté comme concurrent de l’autre : la Côte d’Ivoire a discuté avec Paris et avec Pékin dans la même saison, sur le même sujet, sans exclusivité affichée.

Un actif public, une chaîne encore largement importée

La Côte d’Ivoire ne part pourtant pas les mains vides. Un data center national sort de terre à Grand-Bassam depuis plus d’un an, présenté comme le premier du genre entièrement public dans le pays et financé à hauteur de 66 millions de dollars. Son avancement dépassait 20 % à la fin de l’année 2025. C’est modeste, comparé aux montants que Microsoft, Google et Amazon annoncent par milliards pour leurs propres centres de données à Johannesburg, Lagos ou Nairobi, mais c’est un actif réel, sous contrôle public, que la Côte d’Ivoire n’a pas eu besoin d’un partenaire étranger pour engager. La question que pose ce mois de septembre n’est donc pas de savoir si le pays investit dans sa souveraineté numérique — il le fait, à son échelle — mais dans quelle mesure les briques les plus sensibles de la chaîne resteront sous main ivoirienne une fois les accords avec Mistral et Huawei entrés en application : la capacité de calcul de pointe, l’entraînement des modèles, l’audit fin des données publiques. Un audit stratégique mené par un partenaire étranger, même bienveillant, donne à ce partenaire une vue d’ensemble sur les vulnérabilités et les atouts numériques d’un pays que peu d’acteurs locaux possèdent aujourd’hui.

Ce que REGARDS va suivre

Un article publié le 19 septembre par un média spécialisé rappelait un chiffre qui recadre l’ambition ivoirienne dans son contexte continental : l’Afrique ne représente que 2,7 % du PIB numérique mondial, un écart que les importations de solutions étrangères contribuent à creuser plutôt qu’à combler, faute de données d’entraînement représentant les langues et les réalités du continent. La même analyse posait une question simple, qui vaut aussi pour la Côte d’Ivoire : ces initiatives déboucheront-elles sur des outils réellement utilisés, ou resteront-elles de bonnes intentions consignées dans des rapports de conférence ? Le sommet Aitek, prévu le 2 octobre à Abidjan, sera un premier test — moins sur les intentions affichées que sur ce qui, des soixante-dix-sept cas d’usage recensés, aura effectivement quitté le papier.