À Abidjan, on ne se demande plus si l’on va traverser un pont, mais lequel prendra le moins de temps. Cinq ouvrages enjambent déjà la lagune, et un sixième, promis depuis des années entre Abatta, Koumassi et l’aéroport de Port-Bouët, reste à l’état de dossier depuis 2022. Fin août 2026, ce dossier a bougé, et c’est la façon dont il a bougé qui mérite l’attention.
Selon des informations d’Africa Intelligence reprises coup sur coup par Financial Afrik, Connectionivoirienne, Koaci et L’Infodrome, l’État ivoirien s’orienterait vers la Socoprim, filiale du groupe français Bouygues déjà concessionnaire du pont Henri Konan Bédié, pour construire et exploiter ce sixième pont d’un coût annoncé à 200 milliards de FCFA, selon un montage en partenariat public-privé avec péage. Le concurrent qu’elle devancerait n’est pas n’importe qui : la China Civil Engineering Construction Corporation (CCECC), entreprise publique chinoise qui négociait ce marché en exclusivité depuis un protocole d’accord signé en 2022 et prorogé jusqu’en 2024. Rien n’a filtré publiquement de l’issue de ces discussions pendant près de deux ans. Précision utile : à ce jour, aucune signature officielle n’a été communiquée par le gouvernement ivoirien, la Socoprim reste présentée comme la candidate « pressentie », et la presse elle-même cite des sources anonymes plutôt qu’une annonce en conseil des ministres.
Un silence de deux ans qui s’explique en partie ailleurs
Ce basculement, même non confirmé officiellement, ne surgit pas de nulle part. Il intervient alors que trois autres grands chantiers confiés à des entreprises chinoises en Côte d’Ivoire portent, eux, un passif documenté par la presse ivoirienne : le quatrième pont d’Abidjan, livré avec quatre ans de retard et un dépassement budgétaire de 142 à 154 milliards de FCFA, tunnel et dernier ouvrage compris que l’entreprise chinoise en charge avait refusé de construire ; le port sec de Ferké, lancé en 2021 pour une livraison promise fin 2023 ; cinq ans plus tard, en avril 2026, il n’affichait toujours que 28 % de réalisation ; le stade olympique d’Ebimpé, où l’État a dû injecter 20 milliards de FCFA supplémentaires un an après son inauguration. Face à ce même bailleur potentiel pour un cinquième chantier, il n’est pas déraisonnable de lire dans le choix rapporté de la Socoprim une décision qui tient compte de ce bilan, même si aucune déclaration officielle ne l’a formulé en ces termes.
Connectionivoirienne, qui a le plus détaillé cette bascule, cite un argument revenant dans plusieurs de ses sources : la Socoprim a construit le pont Henri Konan Bédié en trois ans avec la participation de plusieurs entreprises ivoiriennes, quand les partenaires chinois auraient tendance, selon les mêmes sources non identifiées, à « tout faire venir de Chine » et à refuser « absolument tout contrôle » sur l’exécution des travaux. Ce sont des accusations rapportées, pas des faits établis par une enquête contradictoire, et elles méritent d’être lues comme telles.
Ni rupture ni procès, un rapport de force qui se réajuste
Il serait excessif d’y voir un désengagement de la Côte d’Ivoire vis-à-vis de la Chine. Le même mois de juin 2026, un autre groupe public chinois, China Road and Bridge Corporation, signait pour un projet touristique de 120 milliards de FCFA à Songon, dont la première pierre est justement annoncée pour ce mois de septembre. Les partenaires chinois restent présents sur des dossiers lourds ; ce qui change, si le choix de la Socoprim se confirme, c’est que la CCECC ne bénéficie plus d’un boulevard sans concurrence sur un marché où elle a été pressentie en exclusivité pendant deux ans sans résultat visible. Aucune réaction de la CCECC, de l’ambassade de Chine à Abidjan ni du ministère ivoirien des Infrastructures n’a été rendue publique sur ce dossier précis à ce jour, une absence qu’il convient de signaler plutôt que de la passer sous silence.
Un détail rapporté par Connectionivoirienne mérite d’être cité avec la prudence qui s’impose pour un fait qu’aucune autre source n’a pu confirmer de façon indépendante : en 2018 déjà, l’annonce ivoirienne d’une agence de surveillance des investissements chinois aurait provoqué l’annulation, côté chinois, d’un partenariat évalué à 2 000 milliards de FCFA. Si l’épisode est avéré, il rappelle que le rapport de force n’est jamais à sens unique, et que la capacité d’un État à fixer ses propres conditions a, par le passé, eu un coût immédiat.
C’est précisément ce qui rend ce dossier du sixième pont utile à suivre au-delà de son seul tablier de béton. Si la Côte d’Ivoire confirme ce choix et l’assume publiquement, la question qui se pose n’est plus de savoir si un partenaire vaut mieux qu’un autre par nationalité, mais si les critères qui semblent avoir pesé ici — délais tenus, budget maîtrisé, entreprises locales associées, accès de l’État au contrôle du chantier — deviendront la règle appliquée systématiquement à chaque grand marché d’infrastructure du Plan national de développement 2026-2030, chinois, français ou émirati, plutôt qu’un arbitrage ponctuel décidé au cas par cas après coup.
Ce que REGARDS va suivre
Trois éléments méritent d’être surveillés dans les semaines qui viennent : une confirmation ou un démenti officiel du choix de la Socoprim, par le gouvernement ivoirien ou par la CCECC elle-même ; la date effective de signature du contrat et le calendrier de démarrage des travaux, qui diront si l’annonce se traduit enfin par un chantier après quatre ans d’attente ; et, si le choix se confirme, la question de savoir si les critères mis en avant ici — délais tenus, budget maîtrisé, entreprises locales associées, accès de l’État au contrôle du chantier — sont formalisés comme une doctrine d’attribution applicable aux prochains grands marchés du Plan national de développement 2026-2030, ou s’ils restent un arbitrage ponctuel propre à ce seul pont.
Sources :
Connectionivoirienne, « Sixième pont d’Abidjan : la Côte d’Ivoire s’est-elle plantée en optant pour les chinois de la CCECC ? », 20 août 2026
Connectionivoirienne, « Sixième pont d’Abidjan : Socoprim donnée favorite pour décrocher un marché de 200 milliards FCFA », 27 août 2026
Connectionivoirienne, « “Bonne nouvelle” pour le sixième pont d’Abidjan, l’État ivoirien écarte les Chinois de la CCECC… », 28 août 2026
Financial Afrik, « Côte d’Ivoire : 200 milliards de FCFA pour le 6e pont d’Abidjan, entre Abatta, Koumassi et Port-Bouët », 28 août 2026
Koaci, « Côte d’Ivoire : Infrastructures routières, un 6è pont en projet à Abidjan ? », 29 août 2026
Sika Finance, « Côte d’Ivoire : Le 6e pont d’Abidjan se précise »
Sika Finance, « Côte d’Ivoire : Le Chinois CRBC va investir plus de 120 milliards FCFA pour un nouveau pôle touristique à Abidjan », 15 juin 2026


