Du 30 juin au 6 juillet 2025, les agents de la Direction générale de la recherche extérieure, le service de renseignement extérieur camerounais, ont suivi une session présentée en interne comme stratégique, consacrée à ce que les organisateurs ont appelé « l’intelligence économique augmentée ». L’information, rapportée par la presse spécialisée, a surtout valeur de symptôme : quand un service de renseignement d’État inscrit l’intelligence économique à son programme de formation, c’est qu’elle a cessé d’être, sur le continent, une discipline d’importation réservée aux cabinets de conseil occidentaux.
C’est exactement la conviction que défendent Loukman Konaté et Stéphane Mortier dans Manuel de l’intelligence économique en Afrique, paru chez VA Éditions, l’éditeur déjà familier des lecteurs de cette rubrique pour ses vidéos de Christian Harbulot. Les deux coordinateurs ont réuni une trentaine d’auteurs d’une douzaine de nationalités, pour un ouvrage préfacé par Emmanuel Sibidi Darankoum, secrétaire permanent de l’OHADA, qui y voit un outil au service de la sécurisation du climat des affaires autant que du droit du commerce numérique à venir. Le livre ne cherche pas à transposer sur le continent une discipline pensée ailleurs ; il part du principe inverse, qu’une culture africaine de l’intelligence économique doit s’enraciner dans les réalités, les cultures et les savoirs du continent, quitte à s’inspirer d’expériences étrangères sans les copier.
Parmi les contributeurs figure Nicolas Moinet, déjà connu des lecteurs de REGARDS pour sa vidéo sur la ruse comme arme de la guerre économique, voir « Nicolas Moinet : quand la ruse prend le relais de la force dans la guerre économique ». Il y change de registre : plutôt qu’un exposé grand public, sa contribution identifie quatre ruptures qui ont transformé la discipline, méthodologique, technologique, quantitative et qualitative, et sert de passerelle théorique entre les chapitres plus pratiques du livre, consacrés à l’énergie, au droit, à la conformité, à la cybersécurité ou encore à la sécurité des États.
Le livre assume un parti pris continental : il s’appuie sur des initiatives déjà en cours, la Zone de libre-échange continentale africaine, le concept de « Yohali intelligence », ou encore des matrices de sécurité économique conçues pour des administrations qui n’ont pas toujours les moyens des grands cabinets internationaux. Ses auteurs ne prétendent pas avoir réglé la question ; ils présentent leur manuel comme un point de départ, pas comme une doctrine arrêtée, et reconnaissent que les politiques publiques d’intelligence économique déjà tentées sur le continent demandent encore des ajustements importants.
Une précision s’impose, dans le droit fil de la prudence déjà exercée dans cette rubrique à propos d’un autre ouvrage collectif : rien dans la table des matières ne désigne la Côte d’Ivoire comme terrain d’étude privilégié. Le livre raisonne à l’échelle de l’espace OHADA et du continent, pas à celle d’un pays précis. C’est une limite pour qui chercherait un diagnostic ivoirien tout fait, mais c’est aussi, d’une certaine manière, le point : la grille proposée n’a de valeur que si elle peut s’appliquer n’importe où sur le continent, y compris à Abidjan, sans qu’il ait fallu l’y écrire spécifiquement.
Publié en 2021 et annoncé par l’OHADA au printemps 2022, l’ouvrage n’est plus tout à fait une nouveauté éditoriale. Ce qui justifie d’en parler aujourd’hui, c’est que son hypothèse de départ, celle d’États africains qui construisent leurs propres outils de veille et de protection plutôt que de les importer, continue de se vérifier sur le terrain, de Yaoundé à Abidjan, au fil des formations, des agences et des cadres juridiques qui se mettent lentement en place.


